Le blog de la Société Francophone Sante Numérique
Poursuivant notre réflexion sur la nécessaire coopération interprofessionnelle dans un système de santé réformé pour engager des actions de prévention (https://www.telemedaction.org/423570493/r-forme-du-syst-me-de-sant), nous présentons ici l'intégralité d'un éditorial du journal The Lancet (mai 2026) consacré aux formes "invisibles" de maladies non transmissibles (MNT), que sont les maladies chroniques du foie, lesquelles constituent au niveau mondial un fardeau important s'ajoutant aux 4 principales MNT "symptomatiques" que sont les maladies cardiaques et les accidents vasculaires cérébraux (17,9 millions de décès/an), le cancer (9,3 millions de décès/an), les maladies respiratoires chroniques (dont la BPCO et l'asthme bronchique totalisant 4,1 millions de décès/an) et le diabète sucré (3,4 millions de décès/an), ces 4 MNT symptomatiques représentant 23% de la mortalité prématurée dans le groupe d'âge de 30 à 70 ans (données de l'OMS 2025). La maladie hépatique chronique, comme la maladie rénale chronique, est une maladie silencieuse dont il faut reconnaître précocement les facteurs de risque afin d'éviter leur aggravation.
Cet éditorial du The Lancet attire notre attention sur les différentes maladies qui peuvent altérer la santé hépatique, un bel exemple de MNT qui peut bénéficier d'actions préventives grâce à des organisations innovantes interprofessionnelles : The Lancet Liver health: a neglected aspect of the NCD agenda The Lancet, 2026; 4071757
Le premier rapport de la Commission EASL (European Association for the Study of the Liver) Lancet en 2021
Il a été publié en décembre 2021. Il soulignait que les maladies hépatiques constituaient la deuxième cause de perte d'années de vie active en Europe (après les cardiopathies ischémiques).
La Commission proposait alors un ensemble de mesures visant à améliorer la santé hépatique, à destination des professionnels de santé et des décideurs politiques.
Malgré certains progrès, notamment la lutte contre la stigmatisation de ces maladies par la modification de leur dénomination et le recentrage des efforts sur le dépistage précoce plutôt que sur le diagnostic et le traitement des stades avancés, le chemin à parcourir reste long.
Le deuxième rapport de la Commission EASL-Lancet en avril 2026
Nous publions aujourd'hui le rapport de la deuxième Commission EASL- Lancet sur le foie, dont l'objectif est de passer du stade des données probantes à la mise en œuvre effective des actions de prévention afin d'améliorer durablement la santé hépatique en Europe.
Cette deuxième Commission intervient à un moment crucial. En mai 2026, une résolution sera présentée à l'Assemblée mondiale de la Santé (AMS) afin d'inclure la stéatose hépatique (terme générique désignant les maladies hépatiques associées à un dysfonctionnement métabolique, celles liées à l'alcool et à la combinaison de plusieurs facteurs) dans la réponse mondiale aux maladies non transmissibles (MNT).
Une résolution qui aurait dû être prise depuis longtemps.
La Commission européenne indique que près de 780 personnes meurent chaque jour d'une cirrhose ou d'un cancer du foie en Europe. La mortalité due au cancer du foie a augmenté de 51,4 % entre 2000 et 2023.
Pour lutter contre ces décès, largement évitables, la Commission met en avant trois messages clés.
Premièrement, de nombreux facteurs de risque pour la santé du foie, tels que la consommation d'alcool, le surpoids, l'obésité et la sédentarité, sont communs à d'autres maladies non transmissibles (MNT). Agir sur ces facteurs de risque permettrait de réduire de moitié le fardeau des maladies du foie dans l'UE, ainsi qu'en Norvège, en Islande, au Royaume-Uni et en Suisse.
Réduire la consommation d'alcool permettrait également de réduire les trois quarts des années de vie corrigées de l'incapacité (AVCI) perdues à cause de maladies non hépatiques, principalement d'autres MNT.
Cependant, la communauté médicale et les décideurs politiques continuent d'appréhender ces facteurs de risque de manière cloisonnée, ce qui nuit à leur efficacité, notamment à travers le Plan européen de lutte contre le cancer et le nouveau Plan « Cœurs sains pour les maladies cardiovasculaires.
Les limites d'une telle approche sont reconnues par la direction régional de l'OMS pour l'Europe, qui, dans un commentaire d'accompagnement, décrit sa vision de la santé du foie comme un test décisif pour lutter plus largement contre les MNT.
Deuxièmement, le système de santé doit abandonner le "protectionnisme" par spécialité et privilégier une prévention "holistique" et une évaluation précoce des facteurs de risque. La prise en charge de la multimorbidité implique de multiples points d'accès au parcours de soins hépatiques.
De plus, la relation entre les spécialités traitant les facteurs de risque, comme la toxicomanie, l'alcoolisme et la santé mentale et les soins hépatiques, que ce soit en ambulatoire, en soins primaires ou en milieu hospitalier spécialisé, doit être bidirectionnelle.
Les patients présentant ces facteurs de risque doivent faire l'objet d'un dépistage des maladies hépatiques et ceux atteints d'une maladie hépatique doivent bénéficier d'une aide pour modifier les comportements à risque. Les systèmes de santé européens sont encore loin de cette vision. Face au vieillissement croissant des populations en Europe, la charge globale des soins aux personnes atteintes de multimorbidité va encore s'alourdir. Il est donc urgent de promouvoir des systèmes de santé durables, centrés sur le patient et favorisant une vie plus longue et en meilleure santé.
Troisièmement, l'influence persistante des industries néfastes pour la santé, sous forme de publicités inappropriées, de lobbying auprès des décideurs politiques et de manipulation de la réglementation, doit cesser.
Une série d’articles du Lancet en 2023 sur les déterminants commerciaux de la santé appelait à des mesures ciblant des industries spécifiques et à la mise en place d'un système de gouvernance à plusieurs niveaux privilégiant l'intérêt public au profit.
La série d'articles sur les aliments ultra-transformés et la santé humaine, publiée en décembre 2025, a également mis en lumière les méfaits des activités politiques des entreprises.
Le plan européen « Cœurs sains » mentionne les aliments ultra-transformés, mais se concentre sur l'information, laissant en fin de compte la responsabilité du choix éclairé aux consommateurs. Cette approche est pour le moins insuffisante. Certains pourraient même y voir la marque persistante du lobbying industriel et la recherche d'une réussite pour les entreprises concernées.
Une action concertée est désormais possible.
Les pays devraient adopter la prochaine résolution de l'Assemblée mondiale de la Santé et intégrer la santé du foie à leurs stratégies de lutte contre les maladies non transmissibles (MNT). OMS Europe peut les accompagner dans cette démarche et contribuer au suivi des résultats.
Les professionnels de santé devraient s'engager pleinement dans ce changement, collaborer plus étroitement pour s'adapter à la multimorbidité et aux MNT en général, et devenir des acteurs du changement.
Les décideurs politiques devraient mettre en place des mesures fermes contre les industries qui nuisent à la santé.
Les patients et le public devraient exiger le droit à un environnement alimentaire sain, assorti de protections contre la publicité sur les réseaux sociaux, en particulier la publicité destinée aux enfants et aux adolescents.
La deuxième Commission sur le foie est un signal d'alarme pour l'Europe : il est temps de prendre au sérieux ses stratégies de lutte contre les MNT.
COMMENTAIRES. Ces recommandations de l'OMS Europe et de l'EASL sont fortes. Elles bousculent la vision en "silo" que nous avions jusqu'à présent des maladies chroniques non transmissibles (MNT). De nombreux facteurs de risque de maladies hépatiques chroniques sont en fait communs à d'autres MNT. La prévention de ces facteurs de risque devrait avoir un impact sur de nombreuses MNT, notamment celles qui sont liées au vieillissement.
Les principales maladies hépatiques chroniques concernées sont la stéatose hépatique non alcoolique (NASH/MASLD), liée au syndrome métabolique, la maladie alcoolique du foie (MAF) qui évolue de la stéatose à la cirrhose, les hépatites virales chroniques (B et C) et leur évolution possible vers la cirrhose et le carcinome hépatocellulaire, la cirrhose qui est le stade terminal commun à plusieurs étiologies et le carcinome du foie qui est la principale complication oncologique de ces maladies chroniques du foie.
Les facteurs de risque modifiables sont l'alcool, l’obésité, les infections virales et les médicaments hépatotoxiques. L'alcool est le facteur le plus fréquent en France. La consommation chronique, même modérée, est hépatotoxique. Il faut respecter les repères de l'ANSM (Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé) : ≤ 10 verres/semaine, pas plus de 2/jour, avec des jours sans consommation, le dépistage systématique en médecine générale, l'accompagnement addictologique en cas de dépendance. L'obésité est le premier facteur émergent mondial. La prévention passe par le maintien d'un IMC (BMI) < 25kg/m2 avec une perte de poids de 7 à 10% qui est suffisante pour réduire la fibrose, une activité physique régulière et d'intensité modérée (2h30/semaine ou 25 à 30mn/jour), une alimentation de type méditerranéen (réduction des sucres rapides, des graisses saturées, des aliments ultra-transformés), un contrôle du diabète de type 2. Les hépatites virales (B et C) doivent être prévenues. La vaccination contre le virus B dès la naissance est efficace (> 95%). Il n'y a pas de vaccination contre le virus C, mais le dépistage est recommandé devant une hépatite non-B car il existe des traitements curatifs par des antiviraux à action directe avec un taux de guérison > 95%. Enfin, il faut prévenir la transmission de ces virus en utilisant du matériel d'injection à usage unique et en ayant des précautions dans les rapports sexuels. Les médicaments et les substances hépatotoxiques avec une vigilance particulière pour le paracétamol, pour les phytothérapies et les compléments alimentaires (notamment pour la musculation) et pour les ordonnances chez les patients polypathologiques. Enfin, reconnaître les facteurs génétiques et environnementaux comme le dépistage familial en cas d'hémochromatose héréditaire, maladie de Wilson, déficit en alpha-1-antitrypsine et l'exposition professionnelle aux solvants chlorés, aux pesticides.
Les organisations interprofessionnelles à mettre en place pour des actions aux différents niveaux de prévention.
La prévention primaire consiste à dépister les personnes à risque au sein d'une population : le médecin généraliste est le coordinateur central et doit prescrire un bilan hépatique chez les personnes à risque. Le pharmacien d'officine assure le repérage de l'hépatotoxicité des médicaments prescrits, prodigue des conseils sur la consommation d'alcool ainsi que sur celle du paracétamol, orientation. L'infirmier(e) en pratique avancée (IPA) spécialisé(e) dans les maladies chroniques assure des consultations dédiées aux facteurs de risque et le suivi de l'observance. La sage-femme peut dépister la consommation d'alcool ou l'existence d'une hépatite chronique au cours d'une grossesse. Le chirurgien-dentiste repère au cours des soins dentaires les signes buccaux de l'alcoolisation chronique.
La prévention secondaire consiste à prendre en charge les patients dont le risque a été identifié. Le cadre des Communautés Professionnelles Territoriales de Santé est ici l'outil idéal pour formaliser les coopérations. Le médecin traitant coordonne les interventions du diététicien(ne) qui assure la correction de l'obésité par un programme APA (activité physique adaptée) et le régime méditerranéen, l'enseignant(e) d'APA selon l'ordonnance sport-santé, l'IPA pour le suivi métabolique et l'éducation thérapeutique, le psychologue et l'addictologue pour le soutien addictologique et le comportement alimentaire, le travailleur social en cas de précarité et de difficultés d'accès aux soins. Ces protocoles de coopération sont à formaliser (art. L.4011-1 du CSP).
La prévention tertiaire consiste à prendre en charge les patients parvenus au stade de la fibrose ou de la cirrhose. C'est la mise en place d'une coordination spécialisée ville-hôpital dont l'hépatologue/gastro-entérologue joue un rôle central. L'IDE ou l'IPA de coordination assure le suivi par Fibroscan, l'éducation thérapeutique, le suivi de l'hépatite et la compliance aux traitements. Le médecin généraliste assure le lien entre la ville et l'hôpital, notamment par téléexpertise avec l'hépatologue hospitalier, en assurant le renouvellement des traitements médicamenteux et des soins spécifiques et en gérant les éventuelles urgences, l'addictologue intervient pour obtenir le sevrage de l'alcool, l'oncologue traite le carcinome hépatocellulaire en organisant les RCP en hépatologie, l'assistante sociale intervient pour l'accès à l'ALD et pour les conséquences sociales d'une cirrhose décompensée.
Les outils numériques de coordination sont largement utilisés pour optimiser le parcours des patients : le Dossier Médical Partagé (DMP) pour les comptes-rendus de Fibroscan, les résultats virologiques accessibles à tous, certaines pratiques de Télémédecine et de télésoin permettent de mieux coordonner les soins distanciels, comme la téléexpertise médecin traitant/hépatologue pour interprétation du Fibroscan (cotation RQD/TE2) et la téléexpertise IPA/ Médecin traitant ou hépatologue, éventuellement complétée de téléconsultation ou de télésoin, une plateforme de télésurveillance pour les patients sous AAD (Antiviraux à action directe) pour les hépatites au VHC ou pour le suivi à distance en post-cirrhose compensée.
Ces organisations interprofessionnelles pour traiter la santé du foie selon les recommandations de l'OMS et de l'EASL sont communes à de nombreuses MNT comme le diabète, les maladies cardiovasculaires, les maladies rénales chroniques, etc. Leur impact à chacun des 3 niveaux de prévention doit être évalué de manière holistique.
12 juin 2026
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