Le blog de la Société Francophone Sante Numérique
Introduction
Le fardeau mondial des troubles de la santé mentale n'a cessé de progresser au cours des 30 dernières années et a bouleversé la vie de nombreux citoyens. La dernière évaluation du Global Burden of Disease Study estime à 1,17 milliard le nombre de cas prévalents de troubles mentaux dans le monde en 2023, soit 1 habitant sur 8 vivant sur notre planète. La ressource humaine en psychiatre et psychologue est très inégale au niveau mondial et européen pour y faire face.
De nombreuses études mettent en évidence l'explosion des troubles mentaux depuis la fin de la pandémie Covid-19,. Elles mettent aussi en avant le service rendu, souvent prouvé scientifiquement, apporté par la télésanté et la santé numérique dans certains troubles mentaux particulièrement fréquents. Nous avons déjà rapporté sur ce site, en août 2025, une métanalyse de chercheurs espagnols regroupant 10 000 patients présentant des symptômes dépressifs majeurs en soins primaires. https://www.telemedaction.org/422885857/t-l-sant-19, ainsi qu'en octobre 2025, une étude exhaustive conduite par des chercheurs italiens et américains et publiée dans le Lancet Digital Health sur le niveau de preuves de l'efficacité des interventions de santé numérique dans dix troubles de la santé mentale. https://www.telemedaction.org/422885857/telesant-21
Dans ce nouveau billet nous présentons, d'une part un résumé de la dernière étude épidémiologique publiée par GBD study dans The Lancet en mai 2026 consacrée au fardeau mondial des troubles de la santé mentale, d'autre part la dernière revue de la littérature scientifique consacrée à l'acceptabilité des interventions numériques en santé mentale, notamment chez les patients atteints de dépression sévère et d'anxiété, les deux maladies ayant la plus forte prévalence parmi les troubles de la santé mentale.
Enfin, dans nos commentaires, nous ferons un point sur les ressources humaines et numériques dont dispose la France pour répondre à cette demande croissante de soins en santé mentale.
A) Prévalence et fardeau mondial des troubles mentaux (1990-2023) : une analyse systématique pour l’étude sur le fardeau mondial de la maladie en 2023
Updated trends in the global prevalence and burden of mental disorders, 1990-2023 : a systematic analysis for the Global Burden of Disease Study 2023.GBD 2023 Mental Disorder Collaborators.Lancet. 2026 May 23;407(10543):2040-2064. doi: 10.1016/S0140-6736(26)00519-2.
Contexte :
L’édition 2023 de l’étude mondiale sur la charge de morbidité, les traumatismes et les facteurs de risque (GBD) a estimé la prévalence, l’incidence et le fardeau sanitaire de 375 maladies et traumatismes, dont 12 troubles mentaux.(https://www.telemedaction.org/423570493/charge-de-la-morbidit-de-375-maladies)
Nous évaluons les tendances passées, actuelles et émergentes de la prévalence et du fardeau des troubles mentaux selon le sexe et l’âge, dans 21 régions, 204 pays et territoires, et par quintile de l’indice sociodémographique (ISD), de 1990 à 2023.
Méthodes :
Les troubles mentaux identifiés
Les troubles mentaux inclus dans l’étude GBD 2023 sont les troubles anxieux, le trouble dépressif majeur, la dysthymie, le trouble bipolaire, la schizophrénie, les troubles du spectre autistique, le trouble des conduites, le trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité (TDAH), l’anorexie mentale, la boulimie, la déficience intellectuelle développementale idiopathique et une catégorie résiduelle regroupant d’autres troubles mentaux.
Les données épidémiologiques
Une revue de la littérature a permis d’identifier les données épidémiologiques pour chaque trouble mental. Ces données ont été analysées par une méta-régression bayésienne afin d’estimer la prévalence par trouble, sexe, âge, lieu et année.
La prévalence spécifique à chaque trouble a été multipliée par des coefficients de pondération du handicap représentant la gravité de la perte de santé associée à chaque trouble afin d’estimer les années vécues avec un handicap (AVH).
Les décès dus à l’anorexie mentale ont été évalués à l’aide d’une stratégie de modélisation d’ensemble des causes de décès afin d’estimer les décès par sexe, âge, lieu et année, puis multipliés par l’espérance de vie standard à l’âge du décès afin d’estimer les années de vie perdues (AVP).Les années de vie perdues en raison d'une incapacité (YLD) étaient équivalentes aux années de vie corrigées de l'incapacité (DALY) pour tous les troubles mentaux, à l'exception de l'anorexie mentale (le seul trouble mental considéré comme une cause sous-jacente de décès dans l'étude GBD), pour laquelle les DALY représentaient la somme des YLD et des années de vie perdues (YLL). Nous avons présenté la prévalence, les décès, les YLD, les YLL et les DALY sous forme d'effectifs, de taux spécifiques à l'âge pour 100 000 habitants et de taux standardisés selon l'âge pour 100 000 habitants.
Résultats :
Nous avons estimé à 1,17 milliard (intervalle d’incertitude à 95 % : 1,06-1,31) le nombre de cas prévalents de troubles mentaux dans le monde en 2023, ce qui correspond à un taux de prévalence standardisé selon l’âge de 14 210,7 cas(12 849,5-15 940,1) pour 100 000 habitants.
Une forte augmentation de la prévalence entre 1990 et 2023
Ces estimations représentent une augmentation de 95,5 %(75,0-121,2) du nombre de cas prévalents et de 24,2 %(11,4-41,4) du taux de prévalence standardisé selon l’âge entre 1990 et 2023.Tous les troubles mentaux ont connu une augmentation du nombre de cas prévalents entre 1990 et 2023, et des augmentations notables ont été observées dans les taux de prévalence standardisés selon l’âge pour les troubles anxieux, le trouble dépressif majeur, la dysthymie, l’anorexie mentale, la boulimie, la schizophrénie et les troubles des conduites.
Années de vie de l'incapacité (AVCI)
On estime à 171 millions(127-228) le nombre d'années de vie corrigées de l'incapacité (AVCI)dues aux troubles mentaux dans le monde en 2023, tous âges et sexes confondus, ce qui correspond à un taux d'AVCI standardisé selon l'âge de 2 070,5 AVCI(1 519,1-2 750,5) pour 100 000 habitants.
La cinquième cause d'AVCI à l'échelle mondiale en 2023
Les troubles mentaux représentaient 6,1 %(4,8-7,6) des AVCI toutes causes confondues en 2023, ce qui en faisait la cinquième cause d'AVCI à l'échelle mondiale (contre la douzième en 1990). Les AVCI étaient presque entièrement composées d'années de vie vécues avec une incapacité (AVVI). Les troubles mentaux étaient la principale cause d'AVVI en 2023(contre la deuxième en 1990), expliquant17,3 %(14,8-20,6) des AVVI toutes causes confondues à l'échelle mondiale.
Les principales causes d'AVCI
Les principales causes d'années de vie corrigées de l'incapacité (AVCI) liées aux troubles mentaux étaient les troubles anxieux (11e rang parmi les 304 maladies et traumatismes de niveau 4 de la hiérarchie des causes du GBD), le trouble dépressif majeur( 15e rang) et la schizophrénie (41e rang).
À l'échelle mondiale, en 2023, les taux d'AVCI standardisés selon l'âge pour les troubles mentaux étaient plus élevés chez les femmes (2 239,6 [1 643,7-3 014,1] pour 100 000) que chez les hommes (1 900,2 [1 399,8-2 510,8] pour 100 000) et atteignaient un pic chez les 15-19 ans (2 617,3 [1 850,6-3 696,8] pour 100 000).
Tous les sites ont enregistré une augmentation des taux d'années de vie corrigées de l'incapacité (AVCI) liées aux troubles mentaux en 2023 par rapport à 1990, variant selon les pays et territoires de 1 302,4 (952,7-1 683,7) pour 100 000 au Vietnam à 3 555,8(2 661,9-4 715,0) pour 100 000 aux Pays-Bas. Selon les quintiles de l'indice de développement social (IDS), les taux d'AVCI variaient de 1 853,0 (1 352,1-2 469,3) pour 100 000 pour l'IDS moyen à 2 184,1 (1 606,1-2 890,3) pour 100 000 pour l'IDS élevé.
Interprétation :
En 2023, les troubles mentaux ont représentéun fardeau sanitaire considérable dans tous les pays et territoires,indépendamment des ressources sanitaires disponibles.Dans certains cas, ce fardeau s’est accru au fil du temps et est inégalement réparti au sein des populations.
Conclusions
Il est indispensable de renforcer les systèmes de surveillance,notamment dans les pays à revenu faible et intermédiaire.Par ailleurs, des politiques plus coordonnées et inclusives sont nécessaires pour réduire ce fardeau grâce à une prise en charge et une prévention précoces, adaptées aux différences selon le sexe et l’âge et les régions. Répondre aux besoins en santé mentale de la population mondiale, en particulier des personnes les plus vulnérables, est une obligation de santé publique, et non un choix.
B) Acceptabilité des interventions numériques en santé mentale pour la dépression majeure et l'anxiété : revue systématique
Acceptability of Digital Mental Health Interventions for Depression and Anxiety: Systematic Review. Lau CKY, Saad A, Camara B, Rahman D, Bolea-Alamanac B.J Med Internet Res. 2024 Oct 28;26:e52609. doi: 10.2196/52609.
Contexte :
La dépression majeure et les troubles anxieux sont fréquents et leur traitement inclut souvent des interventions psychologiques.
Les interventions de santé numérique, dispensées via des technologies telles que les programmes web et les applications mobiles, sont de plus en plus utilisées dans la prise en charge de la santé mentale.
L’acceptabilité, c’est-à-dire la perception positive d’une intervention, contribue à l’adhésion et à l’engagement des patients dans les interventions de santé numérique. Par conséquent, l’acceptabilité influence les bénéfices tirés de ces interventions. Comprendre l’acceptabilité des interventions numériques en santé mentale auprès des patients souffrant de dépression ou de troubles anxieux est essentiel pour optimiser l’efficacité de leur traitement.
Cette étude a l'objectif d'examiner l'acceptabilité des interventions basées sur la technologie chez les patients souffrant de dépression ou de troubles anxieux.
Méthodes :
Une revue systématique a été réalisée conformément aux recommandations PRISMA (Preferred Reporting Items for Systematic Reviews and Meta-Analyses) et PROSPERO (International Prospective Register of Systematic Reviews). Les bases de données PubMed, Web of Science et Ovid ont été consultées en mai 2022.
Les études incluses devaient évaluer des interventions numériques pour le traitement de la dépression ou des troubles anxieux et examiner leur acceptabilité auprès de patients adultes.
Les études ont été exclues si elles ciblaient des populations spécifiques (par exemple, des personnes souffrant de problèmes de santé physique particuliers), si elles examinaient l’acceptabilité chez des individus sains ou des patients de moins de 18 ans, si elles n’impliquaient aucune interaction directe entre les patients et les technologies, si elles utilisaient la technologie uniquement comme plateforme pour les soins traditionnels (par exemple, la vidéoconférence), si les patients utilisaient les technologies uniquement en milieu clinique ou en laboratoire, ou si elles impliquaient des technologies de réalité virtuelle.
Les données relatives à l’acceptabilité ont été synthétisées de manière narrative en fonction du sens de l’acceptabilité, à l’aide d’un décompte des votes. Les études incluses ont été évaluées selon les niveaux de preuve définis par le Centre d’Oxford pour la médecine factuelle. Le risque de biais a été évalué à l'aide d'un outil conçu pour cette revue et de la méthode GRADE (Grading of Recommendations, Assessment, Development, and Evaluation).
Résultats :
Au total, 143 articles répondaient aux critères d’inclusion, dont 67 (47 %) portaient sur des interventions pour la dépression, 65 (45 %) sur des interventions pour les troubles anxieux et 11 (8 %) sur des interventions pour les deux.
Parmi ces articles, 90 (63 %) étaient des essais contrôlés randomisés, 50 (35 %) d’autres études quantitatives et 3 (2 %) des études qualitatives. Les interventions utilisaient des programmes en ligne, des applications mobiles et des logiciels.
La thérapie cognitivo-comportementale était à la base de 71 % (102/143) des interventions. Les interventions numériques en santé mentale étaient généralement bien acceptées par les patients souffrant de dépression ou de troubles anxieux : 88 % (126/143) des études indiquaient une bonne acceptabilité,8 % (11/143) des résultats mitigés et 4 % (6/143) des informations insuffisantes pour déterminer le sens de l’acceptabilité. La qualité des données probantes disponibles était modérée.
Conclusions :
Les interventions numériques en santé mentale semblent bien acceptées par les patients souffrant de dépression ou de troubles anxieux. L’utilisation systématique d’outils validés pour évaluer l’acceptabilité permettrait d’améliorer la qualité des données probantes. Une conception rigoureuse de l’acceptabilité en tant que critère d’évaluation peut encore améliorer la qualité des données probantes et réduire le risque de biais.
COMMENTAIRES
Rapportées à la France, les données épidémiologiques du GBD study suggèrent que 9,230 millions de Français sont touchés par un trouble de la santé mentale (en 2023) et que plus de 1 million de nos concitoyens serait concerné par des années de vie d'incapacité (AVCI).
Face à ce fardeau sanitaire, l'offre de soins en France en 2026 (23,1 psychiatres/100 000 hab.) et (113 psychologues/100 000 hab.) est comparable à celle de plusieurs pays européeens (données OMS Europe): Allemagne (25 à 30 psychiatres/100 000, 100 à 120 psychologures/100 000), Belgique (22 à 25/100 000, 90 à110/100 000), Pays-Bas (20 à 24/100 000, 80 à 100/100 000), Suède (20 à 25/100 000, 100 à130/100 000), Danemark (20 à 24/100 000, 90 à 120/100 000), Norvège (20 à 25/100 000, 100 à130/100 000), Finlande (18 à 22/100 000, 80 à 100/100 000), Suisse(22 à 26/100 000, 120 à 130/100 000).
Mais elle est supérieure à celle d'autres pays européens d’Europe du Sud et de l’Est qui ont généralement des densitésinférieures à 15 psychiatres pour 100 000 habitants (ainsi que le Royaume-Uni)et à 50 psychologues pour 100 000 habitants, Contrairement à ce qui est parfois avancé,la France à une offre de soins en santé mentale comparable à celle des pays du Nord de l'Europe, souvent montrés en exemple.
Si la France dispose en 2026 de 13 609 psychiatres actifs (dont un peu plus de 4 600 en libéral), ce chiffre est légèrement en baisse par rapport aux années précédentes, avec une pénurie marquée, notamment en pédopsychiatrie, où le nombre de psychiatres salariés hospitaliers a diminué de 40 % entre 2010 et 2025. Un tiers des postes en psychiatrie publique sont vacants, ce qui entraîne des délais importants dans la prise en charge des patients.
En 2026,la santé mentale est de nouveau déclarée par les pouvoirs publics "Grande Cause nationale" en France. Près d'une personne sur sept est concernée par un trouble psychique ou lié à la santé mentale. Le gouvernement a prolongé cette dynamique en 2026, avec l'ambition de dépasser le stade de la prise de conscience pour transformer ces orientations en bénéfices concrets pour les patients.
La téléconsultation psychologique( Mon soutien Psy) est le dispositif numérique le plus structurant à ce jour. Plus de 1 million de patients y ont déjà eu recours depuis sa création en 2022. Les réformes successives ont considérablement assoupli le dispositif : depuis mai 2025, l'adressage médical obligatoire a été supprimé, les patients peuvent désormais consulter directement un psychologue conventionné sans prescription préalable. Le nombre de séances remboursées a également été porté à 12 par an (contre 8 auparavant), et des améliorations sont prévues pour mieux intégrer le dispositif dans Mon Espace Santé. Les rendez-vous peuvent avoir lieu en présentiel ou en téléconsultation, selon le souhait du patient et les modalités proposées par le professionnel.
L'appel à projets France 2030 pour les dispositifs médicaux numériques en santé mentale vise à soutenir des projets innovants en psychiatrie, à faire émerger des entreprises leaders à envergure mondiale, et à réunir utilisateurs, concepteurs, évaluateurs et financeurs autour de solutions répondant aux besoins identifiés. Le périmètre couvre les troubles psychiques, les troubles addictifs et les troubles neurodéveloppementaux, avec une attention particulière aux enfants, adolescents et jeunes adultes. L'un des projets lauréats vise à développer un outil d'aide à la décision pour les prescriptions d'antidépresseurs adaptées aux patientsgrâce à l'intelligence artificielle et aux données de vie réelle, validé par les cliniciens.
Le PEPR PROPSY soutient la cohorte French Minds, une cohorte de 10 000 patients touchés par un trouble mental pour identifier des profils transdiagnostiques, en mettant l'accent sur le retrait social et l'anhédonie. Cette approche représente une avancée majeure vers une psychiatrie de précision, basée sur des données robustes et exploitables à grande échelle.
Les DTx en santé mentale ont des promesses encore fragiles. Les raisons sont récurrentes : financement complexe, preuves insuffisantes, intégration difficile en milieu hospitalier. La difficulté à produire des essais randomisés à grande échelle reste un obstacle structurel pour les start-ups.
En résumé, au niveau européen, la France n'est pas en retard de ressources humaines pour affonter ce lourd fardeau de la santé mentale. Toutefois, de nombreux postes de pyschiatres hospitaliers, notamment de pédopsychiatres, sont vacants. Un meilleur usage de la télésanté et de la santé numérique par les psychiatres des hôpitaux français, comme l'ont recommandées les Assises de la télémédecine en Janvier 2026, pourraient atténuer cette pénurie française, laquelle touche l'ensemble des pays européens. Soulignons le développement de la téléconsultation en psychiatrie et de la téléconsultation psychologique qui contribuent à améliorer l'accès aux soins de la santé mentale.
1er juillet 2026
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