Construisons ensemble la médecine du XXIème siècle
Nous rapportons ici la très belle étude que viennent de publier dans le JAMA des chercheurs français de l'INSERM (Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale), de l'HEGP (Hôpital Européen Georges Pompidou), du Centre d'Epidémiologie Clinique de l'APHP (Assistance Publique des Hôpitaux de Paris) et du Département d'Epidémiologie de l'Université de Columbia, New York.
Patient Preferences for In-Person vs Remote Care for Long-Term Conditions. Lenfant T, Perrodeau E, Ravaud P, Tran VT. JAMA Netw Open. 2026 Feb 2;9(2):e2557759. doi: 10.1001/jamanetworkopen.2025.57759.PMID: 41665906
Comment et quand les patients atteints d'affections de longue durée sont-ils disposés à échanger des consultations en présentiel contre des téléconsultations avec leur médecin traitant et avec un médecin non traitant ? C'est à ces questions que les chercheurs français ont tenté de répondre.
L'enquête a été conduite auprès de 1 995 adultes atteints de maladies chroniques, les modalités de téléconsultation avec leur médecin traitant n’étaient pas accessibles à tous les participants. Selon les situations, 25 % à 55 % des patients préféraient une téléconsultation à une consultation en présentiel avec leur médecin traitant, et 20 % à 51 % étaient disposés à privilégier une téléconsultation plus rapide avec un autre médecin plutôt qu’une consultation en présentiel 20 jours plus tard, notamment en cas de symptômes nouveaux ou s’aggravant.
Les résultats de cette étude suggèrent que les modèles de soins devraient être repensés afin d'offrir des options de soins mixtes ou hybrides adaptées au contexte aux adultes atteints de maladies chroniques.
INTRODUCTION
Un tiers des adultes des pays occidentaux souffrent d'affections de longue durée (ALD).
Le suivi des ALD, traditionnellement assuré par des consultations en présentiel dans les systèmes de santé actuels, impose plusieurs contraintes logistiques et émotionnelles aux patients.
Premièrement, les patients doivent prendre des dispositions personnelles et professionnelles pour se rendre à ces consultations, ce qui peut impliquer de longs déplacements et des temps d'attente importants. Par exemple, en Allemagne, une étude a révélé que les patients devaient prévoir plus d'une heure pour une consultation de 13 minutes avec un neurologue.
Deuxièmement, les consultations sont programmées à l'avance et souvent mal adaptées, car les patients voient leur médecin à l'heure à la date prévues plutôt qu'au moment où les soins sont nécessaires. Par exemple, les recommandations pour la polyarthrite rhumatoïde préconisent des consultations tous les 3 à 6 mois, ce qui n'est ni adapté à la majorité des patients dont l'état est stable, ni à la minorité de patients susceptibles de connaître une poussée entre les consultations, poussée qui pourrait passer inaperçue et ne pas être traitée.
Troisièmement, entre les consultations, les patients sont livrés à eux-mêmes pour gérer leur maladie, avec peu d'indications sur le moment et la manière de demander de l'aide. Ces difficultés sont amplifiées pour les patients atteints de plusieurs maladies chroniques, qui représentent environ 50 % des patients souffrant de maladies chroniques et qui doivent faire face à ces problèmes auprès de différents médecins et dans différents établissements de soins.
La télésanté pourrait alléger certaines de ces difficultés en réduisant le temps de déplacement et en facilitant la communication au moment opportun.
Elle peut être synchrone (par vidéotransmission ou par téléphone) ou asynchrone (par messagerie sur des plateformes de santé sécurisées ou des portails patients).
Les modalités synchrones reproduisent la dynamique d'une consultation en présentiel en permettant une interaction en temps réel entre le patient et le médecin, tout en s'affranchissant des contraintes géographiques et personnelles.
Les modalités asynchrones permettent aux patients d'envoyer des informations, de poser des questions ou de partager des documents avec leur médecin à tout moment, sans craindre de le déranger, ni d'attendre sa disponibilité, les réponses n'étant pas attendues en temps réel. Outre les modalités de communication, la télésanté peut être assurée par le médecin traitant ou par un autre médecin via des téléconsultations à l'initiative du patient.
Dans la littérature, les études présentent des résultats contradictoires quant aux préférences des patients en matière de télésanté.
D'une part, interrogés sur une consultation unique, les patients indiquent souvent préférer les consultations en présentiel, qui permettent un contact humain et un examen physique.
D'autre part, interrogés sur leur vision de leur traitement à long terme, 31 % des patients indiquent que les téléconsultations pourraient remplacer les consultations en présentiel pour plus de 50 % d'entre elles.
De plus, peu d'études ont examiné les préférences en matière de télésanté en fonction de contextes cliniques spécifiques, tels que la stabilité ou l'instabilité des maladies chroniques, le renouvellement des ordonnances ou les discussions sur les résultats d'examens. On ignore si les patients seraient disposés à utiliser les téléconsultations lorsque leur médecin traitant n'est pas disponible dans un délai acceptable.
Nous avons donc cherché à évaluer, parmi les patients atteints de maladies chroniques en France, (1) la disponibilité et l'utilisation de 3 modalités à distance pour interagir avec leur médecin traitant, (2) leur préférence pour une consultation en présentiel ou en distanciel avec leur médecin traitant concernant 1 à 5 situations, (3) leur volonté d'échanger une consultation en présentiel avec leur médecin traitant dans un délai de 20 jours contre une consultation en distanciel plus précoce avec un médecin non traitant.
MÉTHODES
Du 1er avril au 28 août 2024, nous avons mené une enquête en ligne par vignettes cliniques afin d'évaluer les préférences des patients concernant le suivi de leurs soins de longue durée. Les vignettes sont des descriptions de scénarios hypothétiques accompagnées de questions visant à recueillir les préférences des participants. Il a été démontré que les réponses aux enquêtes par vignettes cliniques représentent fidèlement les comportements réels, même dans des situations présentant un fort biais de désirabilité sociale. Tous les participants ont donné leur consentement éclairé par voie électronique après avoir pris connaissance des informations pertinentes. Nous avons suivi les recommandations de la Checklist for Reporting Results of Internet E-Surveys (CHERRIES).
Participants
Nous avons recruté des adultes âgés de 18 ans et plus, atteints d'une affection de longue durée (définie comme une pathologie nécessitant des soins pendant plus de 6 mois), au sein de la Communauté de Patients pour la Recherche (ComPaRe), une cohorte électronique nationale regroupant plus de 60 000 personnes souffrant d'affections chroniques en France. ComPaRe utilise une stratégie de recrutement multimodale (prospection via les hôpitaux, les sociétés médicales, les réseaux sociaux, les médias et les réseaux de patients) permettant l'inclusion de participants issus des soins primaires, des services de santé mentale et des spécialités médicales et chirurgicales, et présentant une diversité en termes de contexte socio-économique et d'accès aux soins. Les patients actifs au sein de la cohorte électronique au cours des 12 mois précédant l'étude et ayant consenti à être invités à participer à des études externes ont été recrutés.
Conception et administration des enquêtes
Les participants ont été invités à remplir un questionnaire en ligne structuré en trois parties.
La première partie évaluait la disponibilité et l'utilisation de trois modalités de communication à distance (téléconsultation par vidéo, par contact téléphonique et par échange asynchrone sur une plateforme de messagerie sécurisée) entre les patients et leur médecin traitant (c'est-à-dire le médecin assurant le suivi le plus régulier des soins de longue durée). Des données démographiques, des données de santé et des informations sur le médecin traitant ont également été recueillies.
Deuxièmement, l'enquête a évalué les préférences des patients entre une consultation en présentiel et une téléconsultation (via l'une des trois modalités proposées) avec leur médecin traitant.
Pour ce faire, chaque participant s'est vu présenter l'une des cinq situations ou vignettes cliniques attribuées aléatoirement, portant sur l'aggravation des symptômes, l'apparition de nouveaux symptômes, le bilan annuel, le renouvellement d'ordonnance et la discussion des résultats. Chaque vignette commençait par « Imaginez la situation suivante : » et était accompagnée d'une description. La vignette 1 indiquait : « Vous ressentez une aggravation de vos symptômes habituels. Vous les connaissez car vous les avez déjà eus. » La vignette 2 : « Vous présentez un nouveau symptôme. C'est un symptôme que vous n'avez jamais eu auparavant. Vous ne pensez pas qu'une consultation en urgence soit nécessaire. » La vignette 3 : « Vous avez besoin d'un bilan annuel pour vos affections chroniques. Vos symptômes sont stables. » La vignette 4 : « Vous devez renouveler l'ordonnance de votre traitement de longue durée. Vos symptômes sont stables. » La vignette 5 : « Vous avez reçu les résultats d'examens concernant votre ou vos affections chroniques. Vous n'avez rien remarqué d'alarmant dans ces résultats. » Les vignettes se terminaient par : « Vous souhaitez consulter votre médecin traitant. » Quatre options de réponse étaient proposées aux patients : consultation en présentiel, téléconsultation, contact téléphonique ou messagerie sécurisée asynchrone.
Troisièmement, l'enquête a évalué la disposition des patients à privilégier une téléconsultation plus rapide avec un médecin non référent (c'est-à-dire un médecin inconnu, autre que leur médecin traitant habituel, capable d'assurer le suivi d'une maladie chronique) plutôt qu'une consultation en présentiel prévue dans 20 jours avec leur médecin traitant, concernant la même situation ou le même cas clinique.
La question posée était la suivante : « Dans cette situation, imaginez que vous puissiez consulter votre médecin traitant en présentiel dans 20 jours. Préféreriez-vous consulter un médecin inconnu qui pourrait vous recevoir à distance plus rapidement ? » Les options de réponse étaient les suivantes : (1) « Oui, je préférerais consulter ce médecin inconnu à distance plus rapidement » ; (2) « Cela dépend du délai de cette téléconsultation avec le médecin inconnu » ; ou (3) « Non, je préférerais consulter mon médecin traitant en présentiel dans 20 jours. » Si les participants choisissaient l'option « Cela dépend du délai », quatre réductions successives de délai leur étaient proposées : « Et si le rendez-vous à distance avec ce médecin inconnu avait lieu dans 15 à 20 jours ? », « dans 10 à 15 jours ? », « dans 5 à 10 jours ? » ou « dans les 5 jours ? ». Ils pouvaient alors opter pour la téléconsultation pendant ce délai ou attendre la consultation en présentiel ultérieure. L'option de téléconsultation avec un autre médecin était toujours proposée avec un délai plus court que celui de la consultation en présentiel (fixe à 20 jours) avec le médecin référent, et ce délai était progressivement réduit afin d'évaluer l'évolution de la propension à faire un compromis en fonction de l'augmentation du délai.
L’enquête a été testée lors d’une phase pilote auprès de 30 patients atteints de maladies chroniques. Elle était accessible en ligne sur PROCESS (Platform for Research Online and CitizEn Science Surveys). La participation était anonyme.
Analyse statistique
Afin d’obtenir des estimations représentatives de la population de patients atteints de maladies chroniques en France, nous avons appliqué une calibration sur les marges, une procédure de pondération qui ajuste les poids de l’enquête de sorte que les distributions marginales de l’échantillon correspondent aux totaux de population connus pour certaines variables auxiliaires. Nous avons utilisé l’enquête Santé Publique France 2021 pour obtenir les distributions par âge, sexe et niveau d’études comme variables auxiliaires. Les résultats descriptifs sont présentés sur l’ensemble de données pondérées.
Nous avons décrit la disponibilité et l'utilisation de la téléconsultation, du contact téléphonique et de l'évaluation médicale par messagerie sécurisée pour les interactions entre les patients et leur médecin traitant. De plus, nous avons décrit la proportion de patients préférant une téléconsultation à une consultation en présentiel avec leur médecin traitant pour chacune des cinq situations présentées. Les trois modalités de téléconsultation (téléconsultation, contact téléphonique et messagerie sécurisée) ont été analysées séparément, puis regroupées en une seule variable. Nous avons réalisé une régression logistique afin d'identifier les facteurs associés à la préférence des patients pour les soins à distance. La variable dépendante était la préférence (consultation en présentiel ou à distance), et un odds ratio (OR) supérieur à 1 indiquait une plus forte probabilité de préférer les soins à distance. Les covariables étaient les caractéristiques du patient, du médecin et de la consultation. Nous avons mené une analyse de sous-groupes prédéfinie parmi les participants n'ayant jamais utilisé aucune des trois modalités de téléconsultation pour interagir avec leur médecin.
Nous avons décrit la proportion de patients disposés à privilégier une téléconsultation plus rapide avec un médecin non référent à une consultation en présentiel ultérieure avec leur médecin traitant, et ce, dans chacune des 5 situations et pour chaque réduction du délai. Nous avons réalisé une régression logistique afin d'identifier les facteurs associés à cette préférence. La variable dépendante était la disposition, regroupée en une variable binaire : non (« Non, je préfère voir mon médecin traitant en présentiel dans 20 jours ») vs oui ou indéterminé (« Cela dépend du délai » ou « Oui, je souhaiterais consulter ce médecin inconnu à distance plus tôt »). Un OR supérieur à 1 indiquait une plus grande probabilité de privilégier une téléconsultation DTC plus rapide à une consultation en présentiel ultérieure. Les covariables étaient les caractéristiques du patient, du médecin et de la consultation.
La significativité statistique a été définie par un seuil de signification bilatéral de P < 0,05. Les analyses ont été réalisées à l'aide du logiciel R, version 4.3.0 (R Project for Statistical Computing), et du package ICARUS.
RÉSULTATS
Parmi les 2 328 patients ayant consenti à participer à l’étude, 2 038 ont rempli le questionnaire. Au total, 1 995 patients présentant des données suffisantes pour le calcul de l’étalonnage de la marge ont été analysés (population pondérée). Tous les pourcentages présentés sont pondérés.
Après pondération, l'âge moyen (écart-type) de la population de patients était de 55 (17) ans, dont 56 % de femmes et 69 % présentaient des comorbidités. Les affections les plus fréquemment rapportées étaient les maladies rhumatismales (31 %), l'hypertension artérielle (30 %) et les troubles de santé mentale (27 %). La plupart des médecins prescripteurs (68 %) étaient des médecins généralistes. Le délai entre le départ du domicile ou du travail et le début de la consultation en présentiel était d'une heure ou plus pour 37 % des patients. La proportion de participants vivant dans des zones à forte ou faible densité de médecins généralistes était similaire aux estimations pour la population générale. Au total, 79 % des patients ont déclaré qu'il leur était facile de dégager du temps (une demi-journée ou plus) pour une consultation en présentiel.
Disponibilité et utilisation des modalités à distance (n = 1994)
Pour communiquer avec leur médecin traitant, 28 % des patients pouvaient opter pour la téléconsultation vidéo, 11 % pour le téléphone et 32 % pour un échange asynchrone par messagerie sécurisée (figure de gauche ). Pour 47 % des patients, aucune de ces trois modalités de communication à distance n'était disponible, les privant ainsi de tout service.
Préférences des patients pour les consultations en présentiel ou distanciel avec leur médecin traitant (n = 1908)
Dans les cinq situations étudiées, 37 % des patients ont préféré une modalité de consultation à distance. Les moyens synchrones (téléconsultation vidéo et contact téléphonique) ont été privilégiés par rapport aux consultations en présentiel dans les cinq situations (par exemple, 33 % contre 22 % pour le renouvellement d'ordonnance ; 30 % contre 6 % en cas d'aggravation des symptômes). Cette préférence pour les soins à distance était plus marquée pour la discussion des résultats et le renouvellement d'ordonnance (43 % et 55 %) que pour l'aggravation des symptômes, l'apparition de nouveaux symptômes et le bilan annuel (36 %, 25 % et 26 %) ( figure de droite ).
Ces résultats étaient similaires parmi les 47 % de patients non pris en charge, dont 36 % préféraient une consultation en présentiel dans leur situation.
Trois situations étaient associées à la préférence pour les soins en présentiel : l'aggravation des symptômes (OR : 0,39 ; IC à 95 % : 0,29-0,53 ; p < 0,001), l'apparition de nouveaux symptômes (OR : 0,28 ; IC à 95 % : 0,21-0,38 ; p < 0,001) et le bilan de santé annuel (OR : 0,27 ; IC à 95 % : 0,20-0,37 ; p < 0,001), le renouvellement d'une ordonnance servant de référence.
Les caractéristiques des patients, telles que le sexe masculin (OR : 0,73 ; IC à 95 % : 0,57-0,92 ; p = 0,008), un score de littératie numérique en santé plus faible (OR : 0,51 ; IC à 95 % : 0,37-0,70 ; p < 0,001) et la facilité à dégager du temps (OR : 0,47 ; IC à 95 % : 0,37-0,60 ; p < 0,001), étaient associées à une préférence pour la consultation en présentiel.
Les caractéristiques des médecins, telles que des compétences d’écoute moyennes ou faibles (OR : 1,35 ; IC à 95 % : 1,06-1,73 ; p = 0,02) et un délai plus long avant les prochains rendez-vous en présentiel (OR : 1,38 ; IC à 95 % : 1,09-1,74 ; p = 0,007), étaient associées à une préférence pour la téléconsultation. L’analyse de sous-groupes parmi les patients non pris en charge a donné des résultats similaires.
Volonté des patients d'échanger une consultation en présentiel avec leur médecin traitant contre une consultation en distanciel plus précoce avec un médecin non traitant (n = 1940)
La disposition des patients à privilégier une téléconsultation plus rapide avec un autre médecin plutôt qu'une consultation en présentiel avec leur médecin traitant dans les 20 jours a été étudiée. La proportion de patients disposés à opter pour la téléconsultation augmentait à mesure que le délai se réduisait. Cette disposition variait également selon la situation. Les patients étaient plus enclins à choisir une téléconsultation en cas d'aggravation ou d'apparition de nouveaux symptômes qu'en cas de bilan annuel, de renouvellement d'ordonnance ou de discussion de résultats d'examens.
Face à une aggravation des symptômes, 51 % des patients préféraient une téléconsultation dans les 5 jours avec un autre médecin plutôt que d'attendre 20 jours pour consulter leur médecin traitant en présentiel. En revanche, pour leur bilan annuel, 20 % des participants préféraient une téléconsultation dans les 5 jours plutôt que d'attendre 20 jours pour une consultation en présentiel avec leur médecin traitant.
Les analyses ajustées ont permis d'identifier les facteurs significativement associés à la préférence pour une prise en charge à distance plus précoce. Les situations cliniques telles que l'apparition de nouveaux symptômes (OR : 3,16 ; IC à 95 % : 2,35-4,26 ; p < 0,001) et l'aggravation des symptômes (OR : 3,74 ; IC à 95 % : 2,77-5,08 ; p < 0,001) étaient associées à cette préférence (le renouvellement d'ordonnance servant de référence).
Les caractéristiques du patient telles que le sexe masculin (OR, 1,32 ; IC à 95 %, 1,04-1,67 ; P = 0,02), la difficulté à libérer du temps pour une consultation en présentiel (OR, 1,54 ; IC à 95 %, 1,22-1,96 ; P < 0,001) et l'absence de modalités à distance disponibles pour interagir avec le médecin référent (OR, 1,33 ; IC à 95 %, 1,09-1,64 ; P = 0,006) étaient associées à la préférence pour une consultation à distance plus précoce.
Les caractéristiques du médecin telles que la spécialité de médecin généraliste (OR, 1,79 ; IC à 95 %, 1,28-2,50 ; P = 0,001), des compétences d'écoute moyennes ou faibles (OR, 1,53 ; IC à 95 %, 1,20-1,95 ; P = 0,001) et un délai habituel de moins de 2 semaines (OR, 1,43 ; IC à 95 %, 1,12-1,82 ; P = 0,003) étaient associées à la préférence pour une consultation à distance plus précoce.
DISCUSSION
Cette étude nationale par sondage, basée sur des vignettes cliniques, a révélé que pour 47 % des participants, aucune des trois modalités de téléconsultation (vidéoconsultation, contact téléphonique ou échangé asynchrone par messagerie) n'était disponible pour interagir avec leur médecin traitant.
Ces résultats concordent avec les statistiques nationales, qui montrent qu'en France, en 2023, seulement 4 % des consultations étaient des téléconsultations, un chiffre inférieur à celui d'autres pays occidentaux, comme l'Espagne (29 %) et le Danemark (31 %).
Bien que la télémédecine soit censée améliorer l'accès aux soins pour les patients à mobilité réduite et ceux vivant dans des zones géographiques difficiles d'accès, son utilisation actuelle en France est plus fréquente chez les jeunes citadins : plus de la moitié des téléconsultations ont lieu en Île-de-France et moins de 20 % en zone rurale (représentant un tiers de la population française).
Un autre problème lié à la disponibilité et à l'utilisation de la télémédecine est que certains patients ignoraient si leur médecin traitant proposait ces modalités. En 2023, les médecins généralistes ont réalisé 229 millions de consultations en présentiel. D’après les données françaises, nous avons supposé que les 5 situations représentaient environ 58 % des consultations de médecine générale (les 42 % restants étant des consultations pour des urgences, des soins préventifs, administratifs, pédiatriques ou liés à la grossesse). Dans notre étude, 37 % des patients ont préféré les modalités de téléconsultation dans la situation qui leur était attribuée. Une extrapolation à grande échelle suggère que plus de 40 millions de consultations de médecine générale en présentiel pourraient être réalisées à distance si les préférences des patients étaient prises en compte. Cette estimation est purement indicative et ne doit pas être interprétée comme une recommandation, car les décisions relatives au mode de consultation doivent rester partagées entre médecins et patients et dépendent du contexte clinique.
Nos résultats suggèrent que près de la moitié des patients seraient prêts à privilégier les téléconsultations aux consultations en présentiel dans certaines situations, notamment lorsqu'ils anticipent qu'aucun examen physique ni prise de décision complexe ne sera nécessaire. Dans ces situations, les soins à distance peuvent non seulement être suffisants, mais aussi préférables, en particulier pour réduire les contraintes liées aux déplacements, au temps d'attente et à l'absence du travail ou de la famille.
La téléconsultation vidéo et le contact téléphonique ont été préférés aux échanges asynchrones par messagerie sécurisée dans les cinq situations étudiées. Ces résultats contrastent avec les données d'une étude menée en soins primaires au Canada, où 82 % (sur 13 174) des téléconsultations ont été effectuées par messagerie sécurisée plutôt que par téléconsultation vidéo ou par téléphone. Cette différence pourrait s'expliquer par le fait que les messageries sécurisées en France n'ont été mises en place au niveau national qu'en 2022. Par ailleurs, un score DHCLS (niveau de litteracie numérique de 3 à 15) plus faible était associé à une plus grande préférence pour les consultations en présentiel, conformément aux études précédentes. Ces résultats confirment que la prestation de soins doit être adaptée aux préférences, mais aussi aux possibilités des patients, sans imposer indistinctement les outils numériques à tous les patients.
Notre étude a mis en évidence la propension des patients à privilégier les téléconsultations en ligne lorsque la situation leur paraissait plus urgente, par exemple en cas d'apparition de nouveaux symptômes ou d'aggravation de symptômes existants. Dans ces situations, jusqu'à 51 % des participants préféraient des téléconsultations plus rapides. Ce choix entraînait une rupture dans la continuité des soins, le médecin assurant la consultation n'étant pas le médecin traitant et n'ayant pas accès au dossier médical. Cette préférence pour la rapidité au détriment de la continuité des soins peut mettre les patients en danger, la continuité des soins étant associée à de meilleurs résultats de santé. Une étude canadienne a révélé que les patients chroniques ayant bénéficié d'une téléconsultation étaient trois fois plus susceptibles de se rendre aux urgences dans les sept jours suivants que ceux ayant consulté leur médecin traitant. Ces résultats incitent à la prudence quant à une dépendance excessive aux modèles de téléconsultation sans une intégration adéquate au sein des systèmes de santé.
Globalement, nos résultats suggèrent la nécessité de repenser l'organisation du suivi des patients atteints de maladies chroniques. Les soins à distance sont sous-utilisés, non pas par rejet des patients, mais parce qu'ils ne sont pas suffisamment proposés, accessibles ou adaptés à leurs besoins. Les soins à distance ne doivent pas être ajoutés en parallèle des soins en présentiel ; ils doivent plutôt être intégrés de manière réfléchie dans un modèle de soins mixtes, où les modalités en présentiel et en distanciel sont complémentaires et coordonnées. Cette approche permettrait de réduire les consultations inutiles et de réserver les soins en présentiel aux situations où ils sont les plus pertinents.
Points forts et limites .
Cette étude présente plusieurs atouts.
Premièrement, il s'agit d'une vaste étude nationale incluant des participants atteints de diverses maladies chroniques, recrutés au sein d'une cohorte électronique française pondérée afin de se rapprocher de la population française de patients atteints de maladies chroniques. Deuxièmement, nous avons mené une enquête par vignettes cliniques, un outil méthodologiquement rigoureux qui nous a permis de saisir des préférences nuancées et contextuelles qui pourraient échapper à une enquête générique sur les soins à distance.
Cette étude présente également plusieurs limites.
Premièrement, notre échantillon n'était pas représentatif des patients utilisant actuellement la télésanté, mais plutôt des points de vue des patients atteints de maladies chroniques en général. Nous avons choisi d'explorer les préférences générales de ces patients, pour lesquels la télésanté pourrait vraisemblablement être étendue à l'avenir.
Deuxièmement, l'échantillon était composé de volontaires ayant accès à Internet et un score DHCLS élevé, recrutés via une cohorte en ligne. Ces participants étaient plus jeunes, plus instruits et plus à l'aise avec les outils numériques que la population nationale de patients atteints de maladies chroniques. Les conclusions pourraient ne pas refléter les implications d'un développement accru de la télésanté pour l'ensemble de la population atteinte de maladies chroniques.
Malgré la pondération, un biais de sélection est possible ; cependant, des patients moins à l'aise avec les outils numériques étaient tout de même représentés, avec un score DHCLS plus faible.
Troisièmement, le taux de réponse était relativement faible par rapport au nombre de participants invités, mais cet écart s'explique par le caractère volontaire de la participation et par le fait que les patients ont été invités à participer à une étude en dehors de leur cohorte habituelle.
CONCLUSIONS
Dans cette étude, les patients atteints de maladies chroniques étaient disposés à intégrer la téléconsultation à leur suivi, notamment lorsque cette modalité était adaptée au contexte clinique et à leurs contraintes personnelles. Cet échantillon de volontaires avait accès à Internet et possédait un bon niveau de compétences numériques. Les conclusions de cette étude pourraient ne pas être généralisables à l'ensemble de la population atteinte de maladies chroniques. Des recherches complémentaires sur les soins hybrides devraient explorer comment intégrer efficacement la téléconsultation au système de santé, tout en préservant une approche centrée sur le patient et en améliorant les résultats cliniques.
COMMENTAIRES. On attendait une étude scientifique française sur la téléconsultation. Nous l'avons désormais grâce à une méthodologie rigoureuse (vignettes cliniques) et une enquête s'appuyant sur une cohorte de citoyens qui désirent participer à la recherche médicale (ComPaRe). Les informations que nous apporte cette belle étude sont très riches. Nous choisissons d'en extraire les plus saillantes.
Tout d'abord, on ne peut qu'être frappé par le bon sens de nos concitoyens. Ils ont identifié les situations où la consultation en présentiel peut être évitée : le simple renouvellement d'ordonnance lorsque la maladie chronique est considérée stable, la discussion des résultats du bilan biologique périodique sans que le patient y voie des anomalies alarmantes. En clair, lorsque la maladie chronique est stabilisée, la téléconsultation devrait être préférée. C'est là que se trouvent les 40 millions de téléconsultations qui pourraient reprèsenter 18% de l'activité médicale des médecins généralistes français (au lieu des 4% actuels). A l'inverse, lorsque nos concitoyens perçoivent une aggravation des symptômes ou l'apparition de nouveaux symptômes, ils souhaitent à juste titre une consultation en présentiel avec leur médecin traitant.
Ensuite, ils veulent avoir un avis médical rapide dès qu'ils perçoivent des signes d'aggravation de leur(s) maladie(s) chronique(s). S'ils ne peuvent pas voir leur médecin traitant avant 20 jours, ils choisissent la téléconsultation avec un médecin qu'ils ne connaissent pas. Mais c'est un choix par défaut puisqu'ils préféreraient avoir une consultation en présentiel avec leur médecin traitant. En clair, la téléconsultation ponctuelle auprès d'un médecin qui ne possède pas le dossier médical n'est pas l'idéal lorsqu'on a une maladie chronique qui présente des symptômes d'aggravation. C'est pourquoi les téléconsultations ponctuelles organisées par les STC devraient bien distinguer les motifs d'une affection aiguë bénigne ou d'une affection chronique stabilisée, des motifs d'une maladie chronique qui s'aggrave, la téléconsultation devant alors être une téléconsultation d'orientation vers une consultation en présentiel avec le médecin traitant. D'où l'importance du compte rendu de cette téléconsultation versé dans le DMP de Mon Espace Santé.
Enfin, comme le proposent les auteurs avec une grande justesse d'analyse, les futures études devraient promouvoir l'usage de la téléconsultation pour des motifs qui permettent d'éviter une consultation en présentiel, afin de redonner aux médecins traitants des disponibilités de temps de travail pour voir en consultation présentiel les patients dont les motifs le justifient.
5 mars 2026

