Construisons ensemble la médecine du XXIème siècle
Une étude de chercheurs australiens, publiée en avril 2026, explore le niveau de formation aux technologies de santé numérique du personnel infirmier, des étudiantes en soins infirmiers, des chercheuses en sciences infirmières et des infirmières occupant des postes de direction. Le type de formation au numérique en santé du personnel infirmier peut avoir une influence significative sur l'adoption des technologies de santé numérique, ainsi que sur la qualité et la sécurité des soins.
Cette étude cherche à identifier les principaux facteurs qui influencent la formation des infirmières et des infirmiers aux technologies spécifiques de santé numérique et qui conduisent à formuler des recommandations dans le but d'accélérer l'acquisition de ces technologies, en phase avec leur évolution rapide.
Bridging the Digital Divide: A Multi-Method Evaluation of Nursing Readiness for Digital Health Technology. Dermody G, Wadsworth D, El Haddad M, Prichard R, Benson A, Benson T, Craswell A.J Adv Nurs. 2026 Apr;82(4):3752-3766. doi: 10.1111/jan.70105. Epub 2025 Aug 5.PMID: 40762402
INTRODUCTION
L'utilisation des technologies de santé numérique est désormais essentielle pour résoudre les problèmes de santé complexes et améliorer la qualité des soins, malgré la pénurie de personnel infirmier, l'incertitude sociopolitique et financière. Cela implique une meilleure compréhension et une intégration plus poussée de ces technologies par les professionnels infirmiers, comme cela a été recommandé par l'Agence australienne de santé numérique en 2020.
Le personnel infirmier, qui représente le plus grand groupe professionnel du secteur de la santé, jouent un rôle crucial dans l'adoption, l'utilisation et la mise en œuvre des technologies numériques dans la prestation des soins cliniques. Pour répondre aux attentes croissantes en matière de soins efficients et efficaces, il doit maîtriser les applis de santé mobile, les dossiers médicaux électroniques (DME), la télésanté, afin de faciliter la collecte de données de santé numériques et le partage d'informations de santé.
Contexte
L'intégration des solutions de santé numérique s'inscrit dans la vision stratégique des responsables du secteur de la santé australiens, qui considèrent les technologies numériques, notamment la modélisation prédictive, comme un élément clé d'une coordination globale des soins, comme l'a rappelée l'Agence australienne de santé numérique en 2020.
L'utilisation des technologies de santé numérique a démontré son potentiel pour améliorer la coordination des soins aux patients, réduire les risques et améliorer la qualité des résultats de santé, tout en optimisant le rapport coût-efficacité des soins et en contribuant potentiellement à la rentabilité du secteur de la santé.
Malgré l'importance croissante accordée aux technologies de santé numérique dans la prestation des soins, des lacunes importantes persistent quant à la formation aux technologies numériques des infirmiers et des étudiants en soins infirmiers. Les études examinant la formation du personnel infirmier à utiliser ces technologies soulignent que ces professionnels de la santé manquent de compétences techniques spécifiques et qu'une formation ciblée est nécessaire pour le personnel infirmier et les étudiants en soins infirmiers afin de garantir des soins efficaces, efficients et fiables à mesure que les technologies de santé numérique deviennent omniprésentes dans diverses organisations professionnelles de soins.
La formation au numérique en santé désigne " la motivation et la compétence nécessaires pour adopter, utiliser et diffuser efficacement les technologies de santé numérique ".
Les compétences en santé numérique sont essentielles pour que le personnel infirmier puisse intégrer et utiliser ces technologies avec succès dans leur pratique clinique. Bien que les infirmières et les infirmiers soient en première ligne des soins directs aux patients et les principaux utilisateurs des nouvelles technologies, ils sont souvent exclues de la planification, de l'acquisition et de l'expérimentation de ces technologies en santé numérique.
Limiter ou exclure le personnel infirmier du développement et de la mise en œuvre de la santé numérique peut avoir un impact négatif sur la sécurité des soins et la fiabilité des données.
Les cadres qui existent pour la formation à la technologie numérique manquent souvent de cohérence, et le chevauchement des domaines de compétences complique l'élaboration de stratégies claires pour la formation du personnel infirmier au numérique en santé. Cependant, la sécurité des patients est désormais liée à la transformation numérique, et l’évolution rapide des technologies de santé numérique, en particulier celles pilotées par l’intelligence artificielle, exige que les professionnels infirmiers développent une culture du numérique en santé, une auto-efficacité et une solide maîtrise de la sémantique.
En outre, avec une évolution vers l’intégration dans les parcours de soins de la surveillance de la santé à distance, au domicile, dans le but de soutenir le vieillissement des personnes avec l'usage des objets connectés et de la télé-santé intégrés à l’ensemble du spectre de la prestation de soins de santé, il doit exister un effort concerté pour utiliser les technologies de santé numérique afin de résoudre les problèmes de soins de santé complexes et d’améliorer les résultats des patients malgré les contraintes liées à la pénurie du personnel infirmier et à l’incertitude sociopolitique et financière.
LES OBJECTIFS DE L'ÉTUDE
D'importantes lacunes persistent encore quant à la compréhension du niveau de formation nécessaire des professionnels infirmiers aux technologies de santé numérique. Ces connaissances sont essentielles, car le niveau de formation peut influencer l'adoption de ces technologies et la capacité de ces professionnels à les utiliser efficacement dans leur pratique. Un faible niveau de formation peut nuire à la qualité des soins et engendrer des risques cliniques et des inefficacités de soins.
Ainsi, cette étude vise à explorer en Australie le niveau de formation aux technologies de santé numérique du personnel infirmier, des étudiants en soins infirmiers, des enseignants-chercheurs en sciences infirmières et des cadres infirmiers, afin d'identifier les stratégies à mettre en œuvre pour combler les lacunes et garantir l'adéquation avec les progrès technologiques rapides.
Les questions que nous posons dans cette recherche
MÉTHODOLOGIE
Conception
Une étude transversale en deux phases a été conduite. La partie "quantitative" comprenait un questionnaire en ligne avec des questions ouvertes. Puis une partie "qualitative" permettant à ceux qui ont répondu au questionnaire en ligne de participer à un entretien individuel dirigé.
Cadre de l'étude et échantillon
La taille de l'échantillon (209 personnes) pour une population de 10 000 habitants (alpha = 0,01 ; t = 2,58) a été calculée a priori. Un échantillonnage a été utilisé pour cibler les infirmières et infirmiers diplômés, les étudiants en soins infirmiers, les enseignants-chercheurs en soins infirmiers et les cadres infirmiers en Australie. L'échantillon comprenait également des infirmières et infirmiers occupant des postes de direction, tels que directeurs généraux d'établissement, des formateurs, des gestionnaires.
Après approbation sur le plan éthique de cette étude, le recrutement a été mené, les participants accédant au questionnaire en scannant un QR code ou en cliquant sur un lien hypertexte. La taille de l'échantillon pour la partie qualitative des données a été déterminée selon les recommandations de la littérature (Hennink et Kaiser,1982), l'objectif étant de réaliser 12 à 13 entretiens dirigés. Afin de minimiser les biais de sélection, les réseaux sociaux et des organisations infirmières telles que l'Australian College of Nursing ont été utilisés, et le Conseil australien des doyens a servi à diffuser les supports de recrutement.
Considérations éthiques
Cette étude a reçu l'approbation du Comité d'éthique de la recherche sur l'humain de l'Université de la Sunshine Coast (HREC : A221737). Le consentement éclairé a été obtenu de tous les participants au moyen d'un questionnaire en ligne avant leur participation.
Instruments
Divers outils et échelles permettant de mesurer plusieurs aspects de la formation au numérique en santé sont présentés dans la littérature. Cependant, nous avions besoin d'un outil d'évaluation convivial mesurant l'innovation et la formation numériques pour les catégories de technologies de santé numérique qui intéressaient le personnel infirmier. C'est pourquoi nous avons utilisé un outil alternatif, basé sur une sélection de mesures d'expérience créées par R-Outcomes Ltd. Cet outil concis, simple, fiable et valide permet une personnalisation des enquêtes sur des technologies spécifiques.
Readiness for five digital technologies in general practice: perceptions of staff in one part of southern England. Hammerton M, Benson T, Sibley A.BMJ Open Qual. 2022 Jun;11(2):e001865. doi: 10.1136/bmjoq-2022-001865.PMID: 35768171.
Collecte des données
Dans cette étude, les participants ont répondu à des questions sur la base de l'échelle de Likert (Tout à fait d'accord, D'accord, Neutre ou Pas d'accord) pour chaque domaine de technologies en santé numérique. Chaque section du questionnaire comportait quatre questions et quatre réponses possibles.
Chaque question était notée sur une échelle de 0 (Pas d'accord) à 3 (Tout à fait d'accord). Le coefficient alpha de Cronbach était calculé afin d'évaluer la cohérence interne des réponses dans chaque catégorie technologique.
Le critère d'évaluation principal, la formation au numérique, est un score composite calculé selon quatre dimensions : la confiance dans le numérique en santé, l'ouverture d'esprit à l'innovation, la recherche d'aide et la capacité à résoudre les problèmes. Les scores étaient calculés pour l'ensemble des domaines technologiques en santé numérique, notamment la télésanté, les objets connectés, les dossiers médicaux électroniques, les maisons connectées, les applis de santé et les médias sociaux. Des informations sociodémographiques, telles que l'âge, l'origine ethnique, le sexe, la profession et le niveau d'études, ont été aussi recueillies. Le modèle Monash modifié a été utilisé pour classer les zones métropolitaines, régionales, rurales, et la taille des villes en fonction de leur éloignement géographique.
Après avoir rempli le questionnaire quantitatif, les participants pouvaient choisir de participer à un entretien individuel. Huit entretiens semi-structurés ont été menés, d'une durée de 45 à 60 minutes, en présence uniquement du participant et de l'intervieweur. Tous les participants ayant manifesté leur intérêt ont été interviewés. Les entretiens individuels ont été enregistrés et transcrits. Les transcriptions n'ont pas été remises aux participants et ces derniers n'ont pas donné leur avis sur les résultats. Aucune relation n'avait été établie avec les participants avant le début de l'étude. Des pseudonymes ont été utilisés dans les transcriptions. Les questions des entretiens semi-structurés étaient adaptées aux différents groupes de participants et portaient sur leur expérience des technologies de santé numérique, leur formation et leurs niveaux de compétences numériques.
Analyse des données
Analyse quantitative
Les analyses ont été réalisées à l'aide du logiciel STATA BE 18.5. Les analyses principales visaient à évaluer les différences de scores de formation au numérique en santé selon les groupes démographiques, et à explorer les relations entre les différents concepts de formation. Nous avons émis l'hypothèse que les scores de formation numérique varieraient en fonction des caractéristiques démographiques et que des concepts tels que la recherche d'aide et la résolution de problèmes seraient positivement corrélés. Les caractéristiques démographiques ont été résumées à l'aide d'effectifs et de pourcentages. Les réponses sur l'échelle de Likert ont été résumées à l'aide de médianes et d'intervalles interquartiles. Compte tenu de la nature ordinale et de la distribution non normale des données (évaluée par le test de Shapiro-Wilk), des méthodes non paramétriques ont été appliquées. Les tests de Kruskal-Wallis ont comparé les médianes des groupes indépendants selon les variables démographiques. Les tests post hoc de Dunn (avec correction de Bonferroni) ont permis d'identifier les différences significatives entre les paires de données. Les analyses de sous-groupes (par exemple, par âge et niveau de qualification) étaient exploratoires et ont été réalisées a posteriori en réponse à l'émergence de tendances. Elles n'étaient pas prévues dans le protocole de l'étude. Le coefficient de corrélation de rang de Spearman a été utilisé pour évaluer les associations entre les scores ordinaux de préparation dans neuf domaines du numérique en santé. Tous les tests étaient bilatéraux et le seuil de signification statistique a été fixé a priori à p < 0,05. Les intervalles de confiance des coefficients de corrélation de Spearman ont été estimés par bootstrap non paramétrique avec 1 000 réplications. Cette approche a été choisie pour tenir compte de la nature ordinale des données et éviter de supposer leur normalité.
Sur 165 réponses, trois ont été exclues en raison de données manquantes. Un cas présentant 56 % de données manquantes mais une justification textuelle valide a été conservé. Deux autres (56 % et 67 %) sans justification ont été supprimés, ce qui a permis d’obtenir un échantillon final de 160 réponses. Dans l’ensemble des données, seules 123 des 7 155 valeurs étaient manquantes (1,72 %). Aucune valeur aberrante n’a été identifiée, aucune analyse de sensibilité n’a été réalisée et, compte tenu du faible taux de données manquantes, aucune imputation n’a été appliquée.
Analyse qualitative
Tous les entretiens ont été enregistrés et transcrits à l'aide d'un logiciel de transcription en ligne, puis leur exactitude a été vérifiée. Une analyse thématique réflexive en six phases a été utilisée : (1) familiarisation avec les données, (2) génération des codes initiaux, (3) regroupement des codes en thèmes et attribution des données pertinentes à chacun, (4) vérification de la cohérence et de la saturation des thèmes, (5) affinement des thèmes et définition de leur signification, et (6) rédaction du rapport à partir d'extraits sélectionnés et mise en relation de l'analyse avec la question de recherche. Deux chercheuses (MEH, AC) ont généré les thèmes, puis ont consulté les autres membres de l'équipe, qui ont examiné les données de manière indépendante avant de se réunir pour parvenir à un consensus sur les thèmes identifiés. Une analyse de contenu sommative (Hsieh et Shannon, 2005) a été utilisée pour analyser une réponse à une question ouverte du questionnaire. Les données ont été examinées et synthétisées par deux chercheuses (GD, AC), et les principaux mots-clés, le contenu et l'interprétation du contexte ont été comparés et discutés afin de déterminer les thèmes finaux. La réponse du participant à l'option de réponse ouverte « commentaires » a été résumée de manière narrative par AC.
RÉSULTATS
Résultats de l'étude quantitative
Données démographiques
Au total, 160 réponses au questionnaire ont été analysées. Les valeurs alpha de Cronbach pour les neuf domaines technologiques et les quatre dimensions (confiance, ouverture à l'apprentissage, recherche d'aide, résolution de problèmes) indiquent que les échelles utilisées étaient fiables, la plupart des valeurs se situant dans la fourchette « bonne » à « excellente », ce qui suggère que les items de chaque domaine étaient bien corrélés et mesuraient de manière cohérente les domaines visés.
La formation au numérique en santé
Le score global sur la formation au numérique en santé a été calculé comme la moyenne des scores de Likert pour les quatre dimensions : la confiance, l’ouverture à l’apprentissage, la recherche d’aide et la résolution de problèmes, au sein de chaque domaine technologique la figure ci-dessous). Bien que des niveaux de formation numérique modérés à élevés aient été généralement observés dans les neuf domaines, une variabilité importante a été constatée entre les répondants. Parmi ces domaines, la domotique (smart homes) a obtenu le score moyen le plus faible, à 49,29.
La confiance
Le concept de « confiance » a été élaboré à partir des réponses sur une échelle de Likert avec l’affirmation « Je suis confiant(e)… », dans huit domaines technologiques. Comme le montre la figure ci-dessus, la confiance numérique globale était modérée à élevée, les scores les plus bas étant observés pour les technologies de la maison connectée (smart homes) et les plus élevés pour les technologies de l’information et la télésanté. Aucune différence significative de confiance globale n’a été constatée selon la situation géographique, la profession ou l’année d’obtention du diplôme. Bien que des différences selon l’âge et le niveau de qualification aient été initialement observées, celles-ci n’étaient plus significatives après correction de Bonferroni pour comparaisons multiples.
Les résultats du test de Kruskal-Wallis portaient sur les différences de confiance en soi, d’ouverture à l’apprentissage, de recherche d’aide et de capacité à résoudre les problèmes selon les variables démographiques et professionnelles. Les comparaisons post hoc par paires (le cas échéant) ont utilisé le test de Dunn avec correction de Bonferroni.
Ouverture à l'apprentissage
L'ouverture à l'apprentissage ne variait pas significativement selon la pratique ou le contexte géographique. Cependant, comme le montre la figure ci-dessous à gauche), les scores étaient plus faibles chez les répondants de plus de 60 ans que chez ceux âgés de 20 à 39 ans, et les répondants qui étaient titulaires d'une licence obtenaient des scores plus élevés que ceux qui possédaient d'autres qualifications (figure ci-dessous à gauche).
Recherche d'aide
Les scores de recours aux services sociaux variaient selon l'âge et l'année d'obtention du diplôme (figure ci-dessous au centre). Les répondants âgés de 60 ans et plus ont obtenu des scores inférieurs à ceux des personnes âgées de 20 à 39 ans, et ceux qui ont obtenu leur diplôme après 2010 ont obtenu des scores supérieurs à ceux qui ont obtenu leur diplôme avant 1990 (figure ci-dessous au centre). Aucune différence n'a été observée selon la profession, la qualification, le lieu d'exercice ou la situation géographique.
Capacité à résoudre des problèmes
Les compétences en résolution de problèmes rapportées variaient selon l'âge, l'année d'obtention du diplôme et le niveau de qualification. Les répondants âgés de 50 ans et plus ont obtenu des scores inférieurs à ceux des 20-39 ans (figure ci-dessous à droite), tandis que ceux ayant obtenu leur diplôme après 2010 ont obtenu des scores supérieurs à ceux des diplômés antérieurs (figure ci-dessous à droite). Il est intéressant de noter que les répondants titulaires d'une maîtrise ou d'un doctorat ont obtenu des scores de résolution de problèmes inférieurs à ceux des titulaires d'une licence (figure ci-dessous à droite ).
Corrélations entre les concepts selon les contextes et les technologies
Les relations entre les quatre domaines (confiance en soi déclarée, ouverture à l'apprentissage, recherche d'aide et capacité à résoudre des problèmes) ont également été explorées. La corrélation positive la plus forte a été observée entre la recherche d'aide et la résolution de problèmes (ρ = 0,91).
La confiance présentait également une forte corrélation positive avec l'ouverture à l'apprentissage (ρ = 0,84), la recherche d'aide (ρ = 0,82) et la résolution de problèmes (ρ = 0,81). La force de l'association entre la recherche d'aide et la résolution de problèmes était constamment élevée pour les différentes technologies, allant de ρ = 0,63 pour les technologies de l'information à ρ = 0,91 pour les médias sociaux et les objets connectés (tous p < 0,001).
Résultats de l'étude qualitative
Données des commentaires pour les questions ouvertes
Parmi les 160 répondants à l'enquête, 43 ont fourni une brève déclaration en réponse à la question ouverte intitulée « Commentaires ». Les répondants ont souligné la nécessité d'une formation plus complète afin de garantir aux étudiants en soins infirmiers et aux professionnels de la santé une bonne formation à l'environnement du numérique en santé. L'importance d'un soutien continu, de la formation et de la mise à jour du matériel a été mise en avant, de même que la nécessité d'améliorer l'ergonomie et l'intégration des outils numériques dans les parcours de soins.
Le leadership et la gestion du changement culturel ont été identifiés comme des facteurs essentiels à la réussite de la mise en œuvre et à la pérennité du succès. L'accès aux soins de santé via les outils numériques a été perçu comme potentiellement inégalitaire en raison des contraintes financières des patients et de l'accès limité à Internet dans certaines régions. Le lien entre la nécessité de développer les solutions numériques et la gestion de la surcharge des services de santé a été souligné. Cependant, les répondants ont exprimé un optimisme général quant au potentiel des technologies de santé numérique pour améliorer la prise en charge des patients, faciliter l'accès aux soins et stimuler l'innovation dans le secteur de la santé.
Données d'entretiens
Huit participantes ont communiqué leur adresse électronique pour participer à un entretien individuel. Toutes étaient des femmes, âgées de 30 à 69 ans, la majorité ayant entre 60 et 69 ans. Elles représentaient divers rôles au sein du corps infirmier : deux étudiantes infirmières, des infirmières cliniciennes et de soins intensifs, des formatrices, des universitaires et une infirmière occupant un poste de direction en tant que responsable de l’information en soins infirmiers et obstétricaux. Leurs qualifications professionnelles allaient du baccalauréat au doctorat, la plupart étant titulaires d’une licence ou d’un diplôme supérieur. Sur le plan géographique, les participantes provenaient majoritairement des régions, deux d’entre elles exerçant en zone métropolitaine. Leurs lieux d’exercice étaient très variés : soins intensifs, santé mentale, médecine générale, milieu universitaire et consultations externes. Quatre thèmes principaux se sont dégagés : « Opportunités d’améliorer l’efficacité des méthodes de travail », « La technologie numérique transforme les experts en novices », « Désillusion entre les attentes et la réalité » et « Responsabilité partagée du développement de l’expertise numérique ». Les résultats pour chaque thème sont présentés ci-dessous, reprenant les points de vue des participantes.
Opportunités d'améliorer l'efficacité des méthodes de travail
Toutes les formes d'automatisation technologique ont été perçues comme efficientes et efficaces. Nombreux sont ceux qui ont décrit comment les dossiers numériques offraient un accès plus rapide à l'information, optimisant ainsi l'utilisation des ressources, grâce à une source unique de données objectives accessible simultanément à tous les acteurs. Un participant a expliqué : « [Le DPI] permet de tout centraliser… Je peux consulter un dossier en même temps que le kinésithérapeute, le médecin et tous les autres intervenants… Cela nous permet d'avoir une source unique de de données fiables et elle est lisible ».
Le fait de centraliser toutes les informations a permis aux infirmières de prodiguer des soins en temps opportun et a modifié leurs méthodes de travail, simplifiant ainsi leur quotidien. Certaines ont mentionné des avantages tels qu'une meilleure gestion des maladies chroniques et une surveillance à distance améliorée. Comme l'a exprimé une participante : « Les technologies numériques facilitent la prise de décision clinique au chevet du patient ». Le gain de temps était une observation fréquente. Une participante a témoigné : « …la technologie [numérique]… fait gagner beaucoup de temps et donc… on a suffisamment de temps pour prodiguer les meilleurs soins aux patients ». D'autres ont noté des améliorations dans des tâches auparavant chronophages : « …je peux générer un rapport en 5 minutes alors qu'avant, cela me prenait des jours et des jours à éplucher les dossiers ». La réduction des temps d'attente, notamment pour les soins non urgents, et l'amélioration des résultats grâce à un soutien continu aux patients ont été considérées comme des avantages majeurs de l'utilisation des outils numériques.
La technologie transforme les experts en novices
Les participants ont souligné comment les technologies numériques ont transformé des infirmières expérimentées en novices, engendrant épuisement professionnel, frustration et démission. L'une d'entre elles se souvient : « Je travaillais avec des infirmières qui occupaient ce poste depuis 35 ou 40 ans, et elles ont été très vite désavantagées, passant du statut d'expertes à celui de novices ». L'introduction des dossiers médicaux électroniques, exigeant de solides compétences informatiques, a contribué au départ anticipée à la retraite des infirmières cadres. Comme l'a ajouté cette même participante : « …de nombreuses infirmières cadres… sont en quelque sorte piégées, et si elles avaient pu partir, elles l'auraient déjà fait… ce qui nous laisse un goût amer et un épuisement professionnel accrus… ». Le passage de la documentation papier à la documentation informatique a profondément modifié la nature du travail infirmier, remettant en question le sentiment d'identité professionnelle.
L'impact de ce changement a été partagé par un participant : « …des gens démissionnent. Des cadres supérieurs vraiment compétents, car ils disent que les soins infirmiers ne sont plus ce qu'ils étaient. Ce n'est pas pour ça que je me suis engagée à rester assise devant un écran d'ordinateur pendant tout mon service ».
Cela a contribué à une certaine résistance professionnelle, les participants soulignant que la technologie réduit le contact humain dans les soins infirmiers. Ils ont attribué cette résistance à une mentalité qui valorise la présence physique et les interactions tangibles au détriment des soins virtuels. L'un d'eux a ainsi déclaré : « …tout le monde n'y adhère pas, car certains restent réticents. …ils estiment qu'en tant qu'infirmière, si je ne travaille pas à l'hôpital, si je ne fais pas de pansements et de vaccinations, …je ne dispense pas de soins physiques… ».
Les infirmières ont des méthodes de travail traditionnelles et l'introduction du numérique nécessite le développement de nouveaux flux de travail. Les participants ont mis en garde contre la simple numérisation des processus existants, soulignant la nécessité d'impliquer les cliniciens dans la refonte des flux de travail. L'un d'eux a suggéré : « …utiliser les connaissances et les besoins des cliniciens pour développer les flux de travail et éviter de se contenter de numériser des documents papier ».
Les actions numériques n'étaient pas perçues comme faisant partie intégrante du « vrai » métier d'infirmière. Devenir infirmière en santé numérique a été comparé à « …passer du côté obscur… s'éloigner des soins de première ligne ». Les participants ont suggéré que les différences générationnelles influençaient la manière dont les infirmières utilisaient les outils numériques. Le personnel plus âgé semblait avoir plus de difficultés à maîtriser les nouvelles technologies numériques : « …surtout les cliniciens de plus de 50 ans… Ils n'arrivaient tout simplement pas à comprendre ». Le personnel plus jeune était souvent perçu comme plus à l'aise avec la technologie, comme l'a observé un participant : « …les plus jeunes… semblent avoir moins de difficultés… les natifs du numérique s'en sortent plus facilement. Les jeunes apprennent les raccourcis plus rapidement ».
Désillusion entre les attentes et la réalité
Ce thème met en lumière les difficultés et les frustrations rencontrées par les infirmières lorsqu'elles utilisent des technologies numériques censées simplifier les processus, mais qui, souvent, ne fonctionnent pas correctement. Il en résulte une mauvaise intégration et une préférence pour les méthodes traditionnelles. Les participantes ont indiqué que les infirmières sont peu susceptibles d'adopter une technologie qu'elles ne comprennent pas, qui ne fonctionne pas comme prévu ou qui est trop chronophage. L'une d'elles a souligné : « Si on l'utilise correctement, les observations et l'ECG des patients peuvent être directement intégrés au dossier médical informatisé… Mais la plupart du temps, ça ne fonctionne pas. La transmission ne se fait pas, alors je ne m'en préoccupe pas, c'est trop compliqué. Pourtant, c'est censé faire gagner du temps ». Lorsque la technologie complexifie leur travail, cela engendre de la frustration et les pousse à trouver des solutions de contournement, ce qui peut compromettre la sécurité des patients.
Malgré les avantages des technologies numériques, comme les dossiers médicaux électroniques, des inquiétudes ont été soulevées quant aux erreurs potentielles et aux événements indésirables liés à une saisie de données incorrecte et à la réduction des interactions au chevet du patient entre les infirmières et les patients.
Un participant a décrit la pression liée à la nécessité de ne pas commettre d'erreur et d'éviter de déclencher une urgence médicale : « …Si vous saisissez une valeur au mauvais endroit, vous risquez de déclencher un appel à l'équipe d'intervention médicale d'urgence (EIMU). …Il faut alors appeler l'EIMU et s'excuser pour cette erreur. …Les risques d'erreur sont nombreux ». Les participants ont souligné que la documentation dans les dossiers de santé électroniques et les dossiers médicaux réduit les interactions directes au chevet du patient entre les infirmières et les patients.
Comme l'a fait remarquer une participante : « Normalement… [les infirmières] sont au chevet du patient, elles lui parlent et remplissent son dossier. … maintenant, elles sont toutes dans le couloir avec leurs gros appareils… elles les laissent à l'entrée et parlent au patient de là ». Ce désengagement du personnel soignant au chevet du patient a été perçu comme risqué, une participante mettant en garde : « … je vois bien le risque important d'événements indésirables… [l'infirmière] n'aurait peut-être pas regardé [le patient] pendant encore 5 minutes et n'aurait pas vu qu'[il] ne respirait plus ». Une autre préoccupation a été soulevée : « … l'attention, en particulier, du personnel médical qui se regroupe les uns sur les autres, les yeux rivés sur l'ordinateur, au lieu de regarder le patient dans son lit ».
Responsabilité partagée en matière de développement professionnel des compétences numériques
Des lacunes importantes ont été constatées dans la formation infirmière concernant les technologies de santé numérique. Les participants ont indiqué que leurs formations initiale et continue ne les avaient pas suffisamment préparés à l'utilisation des outils numériques dans les établissements de soins et ont plaidé pour une intégration formelle des composantes de la santé numérique dès le début de leur cursus. L'un d'eux a déclaré : « Honnêtement, je ne pense pas que la formation initiale m'ait beaucoup préparé… Il faudrait un module dédié spécifiquement à la santé numérique ». D'autres ont souligné la nécessité de développer leurs compétences professionnelles continues en matière de numérique en santé afin de combler le fossé existant entre les rôles infirmiers traditionnels et les pratiques émergentes en santé numérique. Comme l'a exprimé un participant : « J'ai l'impression que mes trois années d'études en soins infirmiers ne font que me préparer… J'acquiers des connaissances de base, et l'année de spécialisation sera la suite de ces connaissances, qui me permettra de découvrir davantage ces technologies ».
Des points de vue divergents sont apparus quant à la nécessité pour les étudiants d'expérimenter les technologies numériques de pointe en laboratoire clinique, par opposition au développement d'une compréhension conceptuelle plus large, applicable à tous les types d'équipements. Les étudiants ont exprimé leur anxiété face aux risques d'erreurs technologiques lors de leurs stages cliniques, soulignant ainsi le décalage entre la formation académique et les exigences d'un environnement clinique en constante évolution. Comme l'a souligné un participant : « Une université devrait être au courant des nouvelles technologies utilisées. Il faudrait en informer les étudiants… les intégrer au programme… nous présenter certaines des nouvelles technologies… que nous utilisons à l'hôpital… afin de donner aux étudiants une idée de ce qui les attend au début de leur stage ». Maintenir les programmes d'études en phase avec l'évolution rapide des technologies de la santé a été perçu comme un défi de taille.
Comme l'a souligné un participant : « Il existe tellement de technologies de la santé différentes. Je pense qu'il serait très difficile pour un programme de formation en soins infirmiers de toutes les couvrir, car elles évoluent et progressent très rapidement ». Afin de maintenir la pertinence et l'actualité du matériel pédagogique, un enseignant a expliqué comment il consulte régulièrement le personnel clinique lors de l'élaboration du contenu : « Je demande constamment à mon personnel vacataire : “Y a-t-il quelque chose qui est obsolète ?”… pendant que je rédige de nouveaux contenus ».
Les suggestions visant à optimiser l'intégration des technologies de santé numérique dans les programmes de formation en soins infirmiers incluaient la consultation des parties prenantes et la collaboration avec le personnel clinique en tant que référents du changement. Le partage des responsabilités entre les universités et le secteur privé en matière de formation des infirmiers a été souligné. Un participant a expliqué : « …c'est bénéfique pour eux d'apprendre concrètement ces technologies pendant leur stage clinique, car ils sont confrontés à de vrais patients, de vraies pathologies, de vraies questions, de vrais problèmes… d'après mon expérience, en quelques semaines… ils les maîtrisent très bien. …Je ne vois aucun inconvénient à intégrer la formation numérique dans le milieu professionnel ».
Bien que les universités soient considérées comme responsables de la mise en place des connaissances de bases, les participants ont souligné que l'acquisition d'une expérience pratique et l'apprentissage en milieu clinique sont tout aussi essentiels. L'un d'eux a évoqué le rôle important des organismes professionnels et la nécessité de parcours plus clairs : « Un certificat d'études supérieures délivré par l'APNA et l'ACN… Ils devraient aborder ces sujets. Même en licence, cela devrait être une option… Je devrais pouvoir dire que je veux devenir infirmier(ère) spécialisé(e) en technologies numériques… Si les technologies numériques faisaient partie intégrante de la formation, on pourrait même envisager une spécialisation de niveau master… un(e) infirmier(ère) consultant(e) en technologies numériques ». Ce même participant a ajouté : « Je pense qu'il faut davantage de sensibilisation et de formation pour aider les professionnels à prendre conscience du potentiel de ce domaine ».
DISCUSSION
Les informations principales de notre étude
Cette étude a révélé un déficit de formation chez les infirmières, susceptible d'avoir des conséquences critiques sur la sécurité des patients et la qualité des soins. Le manque de confiance des infirmières dans l'utilisation des dossiers médicaux électroniques, des technologies de télésurveillance à domicile et autres dispositifs portables pourrait accroître les risques cliniques, si la surveillance en temps réel des patients, la documentation efficace et la coordination des soins sont compromises.
Dans notre étude, les infirmières plus jeunes, les jeunes diplômées et celles ayant intégré la profession plus tardivement ont fait état d'un niveau de confiance et d'une ouverture à l'apprentissage plus élevés, contrairement aux infirmières plus expérimentées qui ont rapporté un niveau de confiance plus faible.
Ces résultats suggèrent que le développement professionnel des infirmières formées avant l'ère de la santé numérique pourrait être insuffisant. Il est intéressant de noter que les infirmières titulaires d'une licence semblent plus disposées à se former à la santé numérique que celles possédant un diplôme de troisième cycle, contrairement aux résultats antérieurs. Cependant, la littérature souligne que l'âge avancé constitue un frein à la confiance et à l'adoption de la santé numérique dans la pratique clinique. Une explication possible réside dans le fait qu'environ 30 % des participants à notre étude se sont identifiés comme cadres infirmiers ou universitaires en sciences infirmières, et qu'environ 36 % d'entre eux étaient titulaires d'une maîtrise ou d'un doctorat. Toutefois, outre l'âge, d'autres facteurs organisationnels contribuent à ce phénomène, tels qu'un accès limité ou insuffisant à la formation, la crainte que les outils numériques n'alourdissent la charge administrative dans un contexte professionnel déjà complexe, et le manque d'engagement dans une culture d'ouverture au changement. Les cadres infirmiers, bien que conscients de la nécessité de préparer le personnel, peuvent manquer de compétences numériques pour mener à bien la transformation.
Le niveau de confiance variait selon le type de technologie de santé numérique. La surveillance à domicile arrivait en dernière position, probablement en raison d'une faible familiarité avec la télésurveillance via les maisons connectées. La confiance était plus élevée pour les systèmes informatiques, la télésanté et les objets connectés.
La pandémie de COVID-19 a accéléré l'adoption de la télésanté dans l'ensemble de la profession. Par conséquent, les infirmiers et autres cliniciens ont dû renforcer leurs compétences numériques, la télésanté étant de plus en plus intégrée à leurs pratiques quotidiennes. Ce changement a probablement influencé la reconnaissance de la valeur des technologies de santé numérique pour la coordination et la continuité des soins.
Conformément aux études existantes, les infirmières participant à cette étude ont également déclaré être familiarisées avec l’utilisation des dispositifs portables et à l’aise avec leur utilisation pour accompagner les patients grâce à des technologies telles que les montres connectées et les pendentifs de détection de chute. Cependant, à mesure que les systèmes de santé évoluent pour favoriser le maintien à domicile des personnes âgées, la télésurveillance assistée par l’IA se généralisera, ce qui nécessitera une meilleure maîtrise des outils numériques en santé pour les infirmières. Par conséquent, une responsabilité partagée quant à la formation du personnel infirmier est indispensable.
Implication pour les politiques et les pratiques
Malgré la mise en place du Cadre national de compétences en santé numérique pour les infirmières et les sages-femmes, destiné à orienter la formation et le développement des compétences du personnel, l'intégration de ces technologies dans les programmes de formation infirmière demeure inégale et lente (Agence australienne de la santé numérique,2020). Cette situation est préoccupante, car de nombreuses technologies de santé numérique sont de plus en plus utilisées dans divers contextes de soins, y compris en milieu communautaire. Bien que les infirmières nouvellement diplômées soient novices à la sortie de l'école, il est important qu'elles soient familiarisées avec ces technologies afin d'être plus à même d'adopter les nouvelles technologies à mesure qu'elles apparaissent (Agence australienne de la santé numérique, 2020 ).
Les infirmières doivent également savoir comment informer leurs patients et leurs aidants familiaux. Si un manque de confiance se traduit par une moindre propension à l'adoption de ces technologies, il est peu probable qu'elles les recommandent à leurs patients ou clients. Ce retard dans les programmes d'études est dû à de multiples défis interdépendants. Par exemple, les programmes de soins infirmiers sont déjà alourdis par des exigences de contenu denses et conformes aux normes, ce qui rend difficile l'intégration de nouvelles connaissances. Ce phénomène alourdit encore davantage un programme déjà chargé, pouvant entraîner l'omission de concepts importants et, par conséquent, une préparation insuffisante des étudiants aux environnements de soins réels, où la technologie joue un rôle prépondérant.
À l'instar d'autres études montrant que les étudiants en soins infirmiers ne sont pas suffisamment exposés aux technologies de santé numériques, les étudiants de cette étude ont indiqué avoir un accès limité, voire inexistant, aux technologies de santé numériques modernes dans le milieu universitaire, se limitant aux technologies de base telles que les tensiomètres électroniques, les thermomètres à piles ou les oxymètres de pouls.
Une autre explication du retard d'intégration de la santé numérique dans les cursus de soins infirmiers réside probablement dans le fait que de nombreux enseignants-chercheurs en soins infirmiers ont été formés avant que les compétences relatives aux technologies de la santé numérique ne soient développées et pertinentes pour leur pratique. L'enseignement de la santé numérique en soins infirmiers manque souvent d'un cadre pédagogique clair, s'appuyant sur des modèles d'enseignement traditionnels qui peuvent ne pas correspondre à la nature complexe et évolutive de la santé numérique. Bien que certains soulignent l'importance d'aligner les cursus de soins infirmiers sur les référentiels nationaux de compétences en santé numérique (Agence australienne de la santé numérique, 2020), les résultats de cette étude suggèrent qu'il est urgent d'associer ces référentiels à des modèles pédagogiques structurés afin de guider l'intégration de l'enseignement de la santé numérique dans les programmes de soins infirmiers. Et bien que les universitaires et les cliniciens en soins infirmiers soient encouragés à évaluer eux-mêmes leur formation au numérique en santé et à poursuivre leur développement professionnel continu, le manque de soutien systémique, d’infrastructure et de temps protégé pour le renforcement des capacités continue de limiter les progrès.
Toutefois, sans un plaidoyer politique en faveur d'investissements coordonnés et d'un soutien intersectoriel, la profession infirmière risque d'être à la traîne quant à la préparation des diplômés aux environnements de pratique numériques en pleine évolution dans tous les secteurs de la santé. Les universités doivent collaborer avec l'industrie, notamment les services de soins aigus et communautaires, afin de combler le décalage entre l'évolution rapide des technologies de santé numérique et les compétences numériques du personnel infirmier, tant clinique qu'universitaire, en privilégiant des programmes d'études axés sur les concepts plutôt que de les superposer aux contenus existants. Les innovateurs en technologies numériques de la santé et les entreprises qui produisent ces technologies devraient collaborer avec les programmes universitaires de soins infirmiers afin d'accompagner les étudiants en soins infirmiers, futurs acteurs clés de l'écosystème numérique de la santé et des soins. La sécurité des patients étant inextricablement liée à la transformation numérique et, par conséquent, aux flux de travail cliniques, les infirmières doivent non seulement être compétentes en matière de santé numérique, mais également être incluses dans le processus de conception et de mise en œuvre de ces technologies.
Les recherches futures devraient explorer les tendances longitudinales en matière de formation au numérique en santé et évaluer les interventions ciblées visant à renforcer la confiance et les compétences dans le domaine. On constate un manque de connaissances concernant les types de technologies de santé numérique auxquels les étudiants en soins infirmiers sont exposés durant leur formation, ainsi que sur les approches pédagogiques les plus appropriées pour intégrer ces connaissances au cursus. Les études futures devraient également examiner le lien entre l'exposition des étudiants en soins infirmiers aux technologies de santé numérique durant leur formation et leur niveau de confiance, ainsi que leur ouverture à l'adoption de nouvelles technologies dans leur pratique.
Points forts et limites de l'étude
L'approche méthodologique multiple constitue un atout de cette étude. La taille des échantillons n'a pas atteint les objectifs prédéfinis pour les volets de données quantitatives et qualitatives, et les résultats doivent donc être interprétés avec prudence. Cependant, ils sont comparables à ceux d'études similaires portant sur la formation au numérique dans le secteur de la santé. Par exemple, une équipe de chercheurs a interrogé 203 membres du personnel de médecine générale à l'aide du même instrument R-Outcomes, tandis qu'une autre a interrogé 407 professionnels de santé dans deux hôpitaux publics australiens afin d'évaluer leurs compétences numériques et leurs attitudes envers les systèmes d'information.
Le recours à un échantillonnage de commodité a pu introduire un biais de sélection, les participants manifestant un intérêt plus marqué pour les technologies de santé numérique étant potentiellement plus enclins à répondre. Ceci pourrait conduire à une surestimation des niveaux de formation au numérique, notamment pour des concepts tels que la confiance et l'ouverture à l'innovation.
La collecte de toutes les données par auto-déclaration à un seul moment précis présente un risque de biais de méthode. La forte corrélation observée entre la recherche d'aide et la résolution de problèmes pourrait en partie refléter ce biais. Toutefois, la variation de cette corrélation selon les domaines explorés suggère que la relation reflète probablement un lien réel entre les deux comportements.
La nature transversale de l'étude, qui recueille des données à un seul moment donné, ne permet pas d'établir de lien de causalité entre les facteurs démographiques et les indicateurs de compétences numériques, tels que la recherche d'aide et la capacité à résoudre des problèmes. Malgré ces limites, l'étude apporte des informations précieuses sur les compétences numériques du personnel infirmier et met en lumière des pistes d'intervention ciblées.
CONCLUSION
Il est clair que, malgré leur ouverture à l'innovation, les infirmières manquent de confiance, ce qui peut freiner l'intégration réussie des technologies dans leurs pratiques cliniques. Pour combler ces lacunes, les établissements de formation infirmière et les organismes de santé ont une responsabilité partagée : celle de promouvoir une culture qui soutient le développement des compétences numériques par des efforts collectifs.
COMMENTAIRES. Cette étude de recherche en soins infirmiers avait l'objectif d'évaluer en 2025 le niveau de formation aux technologies de santé numérique en Australie du personnel infirmier, ainsi que des étudiants en soins infirmiers, des enseignants-chercheurs en sciences infirmières et des cadres infirmiers. De telles études sont rares.
L'étude australienne a la particularité de poser un prérequis : si on veut que les professionnels infirmiers soient correctement formés aux technologies de la santé numérique et à la télésanté, il faut que leurs enseignants aient les qualifications requises pour faire cette formation, c'est à dire maitrisent dans la pratique professionnelle ces technologies. C'est aujourd'hui le challenge des instituts de formation en santé numérique, notamment en France : disposer d'enseignants compétents dans ce domaine. Comme cela est souligné, de nombreux enseignants d'Institut de formation en soins infirmiers australiens ont reçu leur formation professionnelle initiale avant l'ère du numérique en santé et de la télésanté. Ils doivent donc réaliser une formation spécifique dans le domaine des technologies en santé numérique et de la télésanté pour pouvoir ensuite enseigner les futurs professionnels.
Dans de nombreux pays, ces prérequis pour une formation efficace des professionnels ne sont pas encore réunis. C'est le cas de l'Australie, pays qui est pourtant parmi les pionniers à utiliser les technologies de la santé numérique et de la télésanté depuis 20 ans. Cette étude souligne la fracture générationnelle qui existe dans ce domaine et propose des solutions pour la résoudre.
Ces chercheurs australiens en soins infirmiers ont utilisé une méthodologie exemplaire. Elle pourrait inspirer d'autres professions de santé, ainsi que les structures de formation engagées dans la formation initiale et continue en télésanté et en santé numérique. En France, les conclusions des Assises de la télémédecine ont mis la formation des professionnels comme une priorité stratégique.
22 mai 2026



