Comment réussir la mise en place de soins distanciels au domicile pour les patients atteints de maladies chroniques ?

Les projets pilotes de santé numérique pour les patients atteints de maladies chroniques rencontrent souvent des difficultés à se développer à grande échelle, pourquoi

La France valorise depuis le 1er juillet 2023 dans le droit commun de la Sécurité sociale la télésurveillance médicale au domicile par des dispositifs médicaux numériques (DMN), en rémunérant l'opérateur (le professionnel de santé prescripteur de la télésurveillance) de 11€ (niveau 1) à 28€ (niveau 2) par patient et par mois et le fournisseur du DMN de 50€ (pour un intérêt organisationnel) à 73,33€ (pour un intérêt clinique lié à la qualité de vie) et davantage en cas d'intérêt clinique sur la morbi-mortalité, l'Assurance maladie choisit de rémunérer à la base un bénéfice organisationnel tout en se créant la contrainte d'une révision semestrielle des tarifs en fonction des preuves apportées.


Une équipe d'universitaires de Corée du Sud et de l'Inde prenant acte, après une revue de la littérature (252 études), que les projets pilotes ont du mal à avoir un développement d'échelle, apportent des éléments de réponses qui peuvent aider les promoteurs de soins distanciels aux domicile à mieux réussir un développement d'échelle.


From pilots to platforms: making digital health work for chronic disease management.
Lee DY, Puri D, Gupta AK, Sonje PD, Lakhanpal S, Singh SK, Kumar S, Kokiwar PR. Front Public Health. 2026 May 22;14:1780035. doi: 10.3389/fpubh.2026.1780035. eCollection 2026.PMID: 42254625


INTRODUCTION


Les maladies chroniques engendrent une demande soutenue en matière de coordination des soins, de soutien à l'autogestion, de suivi à long terme et de continuité des soins entre les différents lieux de prise en charge.

Les technologies de santé numérique, notamment la télésanté, la surveillance à distance, les outils numériques d'autogestion, les portails patients et les plateformes de soins basées sur les données, sont de plus en plus considérées comme des éléments clés de la réponse à ces maladies, car elles permettent d'étendre les soins au-delà du cabinet médical, de réduire les déplacements et de favoriser une communication plus régulière entre les patients et les équipes soignantes.

Parallèlement, les données ne corroborent pas un récit simpliste de l'innovation. Des synthèses récentes montrent une expansion rapide des interventions numériques dans la prise en charge des maladies chroniques, alors que leurs bénéfices restent inégaux selon les résultats, les contextes et les populations. Les gains cliniques espérés sont souvent mitigés, tandis que les résultats en matière de comportement et de prestation de services semblent plus favorables. De plus, la qualité de la mise en œuvre, l'adéquation au contexte et la pérennité sont fréquemment insuffisamment décrites. Il est donc difficile de distinguer les outils réellement prêts pour une utilisation courante à grande échelle de ceux qui ne fonctionnent bien que dans le cadre de projets pilotes.

Cette perspective soutient que le problème fondamental réside dans une intégration insuffisante des outils numériques aux processus de soins. Par intégration des outils numériques, nous entendons leur intégration aux parcours de soins courants, aux modèles d'organisation du personnel, aux stratégies de mise en œuvre, aux modalités de remboursement, aux dispositifs d'interopérabilité, aux mécanismes de gouvernance et au soutien aux patients. Un outil numérique peut être techniquement fonctionnel, voire acceptable pour les utilisateurs, sans pour autant améliorer la prise en charge des maladies chroniques s'il alourdit la charge de travail, fragmente les responsabilités, exclut les groupes marginalisés par le numérique ou ne présente pas de proposition de valeur convaincante pour les systèmes de santé.


Cet article propose une perspective, et non une revue systématique, et ne présente pas de nouvelles données empiriques. Son objectif est purement interprétatif : expliquer d'une part pourquoi la santé numérique et la télésanté dans la prise en charge des maladies chroniques est souvent moins performante à grande échelle que dans les pilotes et d'autre part identifier des pistes concrètes pour une évaluation et une mise en œuvre plus cohérentes et réussies.

Les données présentées ici ont été sélectionnées de manière ciblée afin de répondre à quatre questions : (1) quelles sont les grandes tendances de mise en œuvre observées avec la santé numériques et la télésanté pour les maladies chroniques, (2) comment expliquer une adoption inégale par les patients et les cliniciens, (3) comment l’équité, la gouvernance et la littératie numérique influencent-elles la valeur concrète du soin clinique, et (4) quels types d’évaluation favorisent le mieux le passage à l’échelle et à la pérennisation de cette prestation de soins distanciels.

La priorité a été accordée aux revues exploratoires récentes, aux synthèses qualitatives, aux études de mise en œuvre et aux documents de référence pertinents pour la gestion des maladies chroniques, tandis qu’un petit nombre de références fondamentales sur la mise en œuvre ont été conservées afin de clarifier des concepts tels que les résultats de la mise en œuvre et le passage à l’échelle.

Les exemples tirés de la bronchopneumopathie chronique obstructive (BPCO), de l'insuffisance rénale chronique (IRC), de la télésanté en milieu rural et des systèmes de santé aux ressources limitées ne visent pas à suggérer une supériorité d'une maladie chroniques en particulier, mais plutôt à mettre en lumière des problématiques récurrentes liées à l'intégration des soins, à la charge de travail, à l'équité, à la gouvernance et à l'évaluation de la valeur. 


Des outils prometteurs aux soins de routine inégaux


Le principal enseignement transversal qui se dégage de la littérature sur les maladies chroniques est que la santé numérique n'est plus marginale, mais qu'elle n'est pas non plus systématiquement intégrée aux soins de santé.

Une analyse exploratoire de 252 études publiées entre 2015 et 2023 a révélé une activité importante dans les domaines de la télésanté, de la santé mobile et de la surveillance à distance. Cependant, seule une petite minorité d'études a explicitement utilisé des cadres de recherche sur la mise en œuvre, la plupart se concentrant sur les résultats précoces tels que l'acceptabilité, la faisabilité et l'adoption de la solution distancielle.

Une analyse complémentaire portant sur la prise en charge des maladies non transmissibles (MNT) en soins primaires dans les pays à revenu faible et intermédiaire a également constaté que les interventions numériques étaient associées à des gains plus constants en matière de comportements et de prestation de services qu'en matière de critères d'évaluation clinique, et que leur adoption dépendait fortement de facteurs contextuels et systémiques.

Les études spécifiques à chaque pathologie confirment ce tableau contrasté. Dans la Broncho-pneumopathie Chronique Obstructive (BPCO), les interventions numériques telles que la télésanté, les appli mobiles, les dispositifs portables de télésurveillance et la télé réadaptation peuvent améliorer l'accès aux soins et faciliter le suivi, mais les données restent hétérogènes et leur intégration dans les parcours de soins de longue durée est incomplète.

Dans l'Insuffisance rénale chronique (IRC), les préférences des patients concernant l'apparence, le format et le style de communication des dispositifs portables démontrent que les détails de conception influencent leur motivation à les utiliser, tandis que des travaux combinant différentes méthodes sur l'autogestion numérique montrent que les patients accordent plus d'importance au contenu éducatif qu'aux fonctions de suivi souvent mises en avant par les développeurs. L'ensemble de ces résultats suggère que la question n'est pas simplement de savoir si les technologies de santé numériques sont efficaces, mais plutôt dans quelles conditions de service, pour qui et avec quel type de soutien ces technologies ont un impact clinique.


Pourquoi l'adoption et le déploiement restent-ils limités ?


L’adoption de solutions de gestion des maladies chroniques ne doit pas être considérée comme une décision ponctuelle. Des études typologiques suggèrent que de nombreuses personnes atteintes de maladies chroniques restent relativement « hypo connectées », tandis qu’une minorité seulement utilise régulièrement plusieurs technologies de santé numérique. Une approche de regroupement similaire dans le domaine de la sclérose en plaques a révélé que l’enthousiasme pour les technologies est inégalement réparti et que beaucoup utilisent les outils numériques principalement à des fins non médicales. Ces observations sont importantes, car elles montrent que la non-utilisation n’est pas simplement une résistance, elle reflète souvent une inadéquation entre la conception de l’intervention et les réalités de la gestion quotidienne de la maladie.

Les synthèses qualitatives enrichissent l'analyse. Dans les études sur les maladies chroniques, les patients décrivent régulièrement un équilibre entre réconfort et contraintes. Les technologies de l'information et de la communication (TIC) peuvent améliorer le soutien, l'accès aux soins et le sentiment de contrôle, mais elles peuvent aussi engendrer des tâches de saisie de données, des difficultés techniques et une incertitude quant à la pertinence de cet effort. Les cliniciens font part de préoccupations similaires concernant la perturbation des flux de travail, la documentation supplémentaire, la qualité incertaine des données, les besoins en formation, la responsabilité et l'impact potentiel des données numériques sur la prise de décision.

Ces résultats concordent avec la théorie fondamentale de la mise en œuvre d'un projet.

Proctor et ses collègues ont distingué les résultats de la mise en œuvre, tels que l'acceptabilité, l'adoption et la faisabilité, des résultats liés aux services et aux résultats cliniques, démontrant ainsi que le succès dans un domaine ne garantit pas le succès dans un autre.

Outcomes for implementation research: conceptual distinctions, measurement challenges, and research agenda E Proctor, H Silmere, R Raghavan, P Hovmand, G Aarons, A Bunger, R Griffey, M Hensley Administration and policy in mental health and mental health services research, 2011• Springer

De même, le cadre NASSS (North America Society for the Sociology of Sport) souligne que la non-adoption, l'abandon et l'échec du passage à l'échelle sont souvent dus à la complexité de la pathologie, de la technologie, de la proposition de valeur, du système adoptant, de l'organisation, du système global et de l'adaptation au fil du temps.

Beyond Adoption: A New Framework for Theorizing and Evaluating Nonadoption, Abandonment, and Challenges to the Scale-Up, Spread, and Sustainability of Health and Care Technologies. Greenhalgh T, Wherton J, Papoutsi C, Lynch J, Hughes G, A'Court C, Hinder S, Fahy N, Procter R, Shaw S.J Med Internet Res. 2017 Nov 1;19(11):e367. doi: 10.2196/jmir.8775.PMID:29092808

Autrement dit, l'adoption est le fruit d'une conception, d'un flux de travail et d'une adéquation organisationnelle, et non un problème qui peut être résolu par de simples améliorations des interfaces techniques.


Équité, littératie numérique et gouvernance en tant que contraintes de conception


Un deuxième problème récurrent est que l'équité est souvent reconnue de manière rhétorique, mais mal mise en œuvre. Des données recueillies au niveau des comtés de la Floride rurale ont montré que des scores élevés de fracture numérique étaient associés à une moindre utilisation de la télésanté et à des résultats moins favorables, indiquant ainsi que la disponibilité du numérique ne se traduit pas automatiquement par un accès effectif.  Des travaux menés auprès d'hommes afro-américains et noirs à faibles revenus soutiennent également que la littératie numérique en santé doit être abordée directement dans les programmes d'autogestion des maladies chroniques si l'on veut éviter que les services numériques n'amplifient les inégalités existantes.

Dans les contextes à faibles ressources, des obstacles tels que le manque d'accès aux appareils, une connexion internet faible, un manque de confiance en soi sur le plan technique et des expériences négatives antérieures influencent encore davantage la possibilité même d'utiliser la santé numérique et la télésanté.

Il en découle que l'équité ne peut être reléguée à une analyse de sous-groupes a posteriori. Le cadre d'analyse de l'équité en santé numérique et en télésanté proposé par Richardson et collègues s'avère pertinent ici, car il élargit le champ d'étude au-delà des compétences individuelles pour englober l'environnement numérique aux niveaux interpersonnel, communautaire et sociétal.

A framework for digital health equity. Richardson S, Lawrence K, Schoenthaler AM,Mann D.NPJ Digit Med. 2022 Aug 18;5(1):119. doi: 10.1038 s41746-022-00663-0.PMID:35982146

Dans le cadre de la gestion des maladies chroniques, cela signifie que la compatibilité avec les appareils à faible bande passante, l'accessibilité financière aux dispositifs, la prise en compte des spécificités linguistiques et du niveau d'alphabétisation, l'accès aux soins de proximité et la confiance dans la gouvernance des données ne sont pas des options, mais des conditions préalables à une application à l'échelle de la population.

La gouvernance fait partie intégrante de ce problème. Les plateformes de prise en charge des maladies chroniques dépendent de plus en plus des données générées par les patients, de la communication asynchrone, du triage algorithmique et de l'interopérabilité entre les différents contextes. Lorsque les droits d'accès aux données, les garanties de confidentialité, la responsabilité clinique et les procédures d'aggravation sont mal définis, la confiance est rompue et la pérennité du système est compromise. La gouvernance doit donc être envisagée comme une variable de mise en œuvre plutôt que comme un ajout politique de dernière minute.


Évaluer la valeur au-delà de l'adoption


La littérature actuelle recourt souvent à une définition restrictive du succès. De nombreuses études mettent encore l'accent sur l'adoption, l'engagement, la satisfaction ou les changements de comportement à court terme, mais les systèmes de santé doivent déterminer si un programme de télésanté améliore suffisamment les soins pour justifier un investissement continu. Cette décision exige une conception plus large de la valeur.

Les cadres récents d'évaluation de la valeur sont utiles car ils dépassent les questions simplistes telles que « est-ce que ça fonctionne ? ». Un cadre issu de la méthode Delphi pour les technologies de la santé numérique et la télésanté destinées aux patients identifie des domaines de valeur couvrant les inégalités de santé, les droits et la gouvernance des données, les caractéristiques techniques et de sécurité, les caractéristiques économiques, les caractéristiques cliniques et les préférences des utilisateurs

A Value Framework to Assess Patient-Facing Digital Health Technologies That Aim to Improve Chronic Disease Management: A Delphi Approach. Haig M, Main C, Chávez D, Kanavos P.Value Health. 2023 Oct;26(10):1474-1484. doi: 10.1016/j.jval.2023.06.008. Epub 2023 Jun 28.PMID:37385445

Un cadre similaire pour les technologies de santé numérique destinées aux professionnels de santé montre que les parties prenantes évaluent également la valeur en fonction des conséquences sur les flux de travail, de la qualité de l'information, de la charge de mise en œuvre et des considérations de gouvernance.

Assessing the Value of Provider-Facing Digital Health Technologies Used in Chronic Disease Management: Toward a Value Framework Based on Multistakeholder Perceptions. Main C,Haig M, Chavez D, Kanavos P.Med Decis Making. 2024 Jan;44(1):28-41. doi: 10.1177/0272989X231206803. Epub 2023 Oct 26.PMID:37882333

Ces approches multidimensionnelles sont particulièrement pertinentes pour la gestion des maladies chroniques,une intervention peut améliorer la continuité des soins ou le soutien à l'autogestion sans modifier immédiatement un biomarqueur, ou encore améliorer les résultats pour un groupe tout en en excluant un autre.

Considérées sous cet angle, certaines données actuelles deviennent plus faciles à interpréter. Par exemple, une intervention pour l'IRC peut générer une forte mobilisation et une bonne convivialité, tout en révélant que certaines fonctionnalités présentent une plus grande valeur pour le patient que d'autres.  Un modèle de télésanté peut étendre la portée géographique tout en présentant des lacunes en matière d'accessibilité financière, de charge de travail ou d'équité.

Une évaluation de la qualité des soins devrait donc couvrir au moins quatre domaines : les résultats cliniques, les résultats des services, l'expérience des patients et des cliniciens, et les conséquences sur l'équité et la gouvernance.


Une feuille de route de qualité pour des soins numériques réussies chez les patients atteints de maladies chroniques


La littérature que nous avons consultée suggère que les soins numériques pour les patients atteints de maladies chroniques devraient passer de projets pilotes isolés à des plateformes de services responsables pour un développement à l'échelle. Cinq changements nous semblent particulièrement importants.

Premièrement, une co-conception du projet qui soit réellement opérationnelle et non symbolique. La cartographie des parties prenantes et les méthodes structurées de co-conception permettent de mieux clarifier qui utilise le système, qui prend en charge les nouvelles tâches et quels compromis sont les plus importants à faire dans des contextes spécifiques.

Deuxièmement, la science de la mise en œuvre doit être considérée comme une exigence de qualité systématique. Les études qui ignorent les stratégies de mise en œuvre, les obstacles contextuels et la logique d'adaptation ne fournissent que peu d'éléments aux décideurs publics pour la réplication ou le passage à l'échelle.

Troisièmement, l’équité doit être intégrée dès la conception du projet. Des parcours adaptés aux personnes ayant une faible consommation de bande passante, une assistance à la navigation numérique, des contenus adaptés au niveau de littératie numérique et un processus d’intégration pertinent au contexte local sont des facteurs essentiels pour réussir dans les zones rurales, les milieux à faibles ressources et les populations marginalisées.

Quatrièmement, l’évaluation doit inclure des domaines de valeur importants pour un système de santé, et pas seulement des indicateurs faciles à collecter.  Cela implique de mesurer la charge de travail des cliniciens, la continuité des soins, la réactivité, la sécurité, le coût de la mise en œuvre et les résultats stratifiés, en plus des critères d’évaluation cliniques traditionnels.

Cinquièmement, les technologies de l’information en santé doivent être intégrées à des systèmes d’apprentissage qui utilisent les données de routine pour optimiser les flux de travail, personnaliser l’assistance et améliorer les soins au fil du temps.


Concrètement, les projets pilotes doivent prédéfinir des mesures concernant :

a) les critères d’évaluation cliniques tels que le contrôle de la maladie, les exacerbations et les hospitalisations ;

b) les résultats liés aux services, tels que la continuité des soins, les délais de réponse, la fiabilité de l’escalade des soins et la charge de travail des cliniciens ;

c) les résultats et l’expérience rapportés par les patients eux-mêmes ;

d) des indicateurs d’équité stratifiés selon la situation géographique, le niveau de connectivité, l’âge, la langue, l’accessibilité financière et le niveau de compétences numériques.

e) les résultats économiques, notamment les coûts pour les patients, les coûts du programme et le rapport coût-efficacité. L’évaluation par des méthodes mixtes doit documenter non seulement la performance de l’équipe de santé numérique, mais aussi la refonte des flux de travail, les stratégies de mise en œuvre utilisées, les garanties de gouvernance requises et les raisons des variations de performance observées selon les contextes.


DISCUSSION


La santé numérique dans la gestion des maladies chroniques a dépassé le stade de la nouveauté, mais le domaine continue de produire trop d'outils et pas assez d'intégration durable. Les données analysées ici suggèrent que le principal obstacle n'est pas la possibilité de créer des outils numériques, mais leur intégration dans des modèles de soins que les patients, les cliniciens et les organisations peuvent raisonnablement soutenir. Cela implique de passer d'une évaluation centrée sur l'outil à une évaluation systémique qui reconnaisse la refonte des flux de travail, l'équité et la gouvernance comme des déterminants essentiels de la performance.

Cette perspective souligne également pourquoi les préoccupations des évaluateurs concernant la cohérence, les définitions et la présentation des données probantes sont importantes sur le fond, et non sur la forme. Lorsque des termes clés tels que l'intégration, la valeur ou l'adoption restent vagues, la littérature peut paraître plus cohérente qu'elle ne l'est réellement. Clarifier ces concepts montre que la prise en charge numérique des patients atteints de maladies chroniques ne réussit que si la fonctionnalité technique, la qualité de la mise en œuvre, l'équité et la gouvernance sont alignées.

Limites et besoins en données probantes.

Cet article synthétise les données publiées et propose un cadre conceptuel plutôt que de présenter de nouvelles données empiriques. La diversité des contextes et des technologies liés aux maladies chroniques abordés limite le niveau de détail spécifique à chaque pathologie, et les données citées ont été sélectionnées de manière ciblée plutôt que selon un protocole de revue systématique. Par conséquent, les recommandations formulées ici doivent être interprétées comme une argumentation intégrée fondée sur la littérature, et non comme une conclusion formelle d’efficacité comparative. Les travaux futurs devraient tester ces propositions au moyen d’essais pragmatiques, d’études hybrides d’efficacité et de mise en œuvre, et d’évaluations en situation réelle avec une description transparente du contexte, de l’adaptation et des effets différentiels selon les groupes de population.


CONCLUSION


La prise en charge numérique des patients atteints de maladies chroniques ne créera une réelle valeur ajoutée que si les technologies sont intégrées à une refonte responsable des services. Une intégration de qualité exige plus qu'une simple adoption : elle requiert une adéquation aux flux de travail, une logique de mise en œuvre explicite, une prestation de services respectueuse de l'équité, une évaluation multidimensionnelle de la valeur et une gouvernance digne de confiance pour les patients et les cliniciens. Dans ces conditions, la santé numérique et la télésanté pourront passer de projets pilotes épars à des plateformes durables à grande échelle pour la gestion des patients atteints de maladies chroniques.


COMMENTAIRES. La réflexion portée par les universitaires coréens et indiens dans cet article est remarquable : elle démontre que la question d'un développement réussi à l'échelle des soins distanciels pour les patients atteints de maladies chroniques est universelle et pas seulement celle de quelques pays comme la France ou d'autres pays européens. Leur réflexion s'appuie sur une littérature relativement importante (252 études) de la télésurveillance dans les maladies chroniques, sachant qu'il existe une grande hétérogénéité des organisations et des solutions numériques selon le type de la pathologie chronique.

Où en sommes-nous en France et en Europe en 2026 ?

La France a testé un modèle médico-économique dans le programme expérimental ÉTAPES (2018-2023) et a décidé de développer cette pratique de soins distanciels en la finançant dans le droit commun à partir du 1er juillet 2023, sans qu'une évaluation préalable du projet pilote ait été réalisée. En décidant ce financement, sans évaluation, les pouvoirs publics français ont choisi de favoriser le marché de l'innovation technologique en donnant la priorité à "une évaluation centrée sur l'outil technologique plutôt qu'à une évaluation systémique qui reconnaisse la refonte des flux de travail professionnels, l'équité d'accès pour tous les patients et la gouvernance comme des déterminants essentiels de la performance". Il est trop pour dire si ce choix des autorités sanitaires françaises était ou non pertinent.

Après avoir produit une revue systématique de la littérature (2013-2020) pour "éclairer la décision publique", revue publiée le 30 décembre 2020, (https://www.has-sante.fr/jcms/c_2903236/en/evaluation-economique-de-la-telesurveillance-pour-eclairer-la-decision-publique-quels-sont-les-choix-efficients-au-regard-de-l-analyse-de-la-litterature), la HAS semble reconsidérer la télémédecine sous l'angle du bénéfice social apporté au patient chronique plutôt que chercher un impact clinique direct, l'amélioration de la qualité de vie pouvant produire des bénéfices économiques réels mais différés (https://www.telemedaction.org/422016875/448316348). Le barème gradué par "intérêt organisationnel vs intérêt clinique" est en réalité une tentative d'internaliser dans le prix les difficultés d'évaluation : à défaut de pouvoir démontrer un bénéfice clinique "dur" pour tous les usages, le régulateur accepte de rémunérer un bénéfice organisationnel. C'est une réponse pragmatique, mais qui déplace le problème plutôt que de le résoudre.  La révision semestrielle des tarifs suppose une réévaluation continue de la preuve, avec un risque d'instabilité du modèle économique pour les fournisseurs de DMN qui investissent sur plusieurs années.

En Europe, les leçons tirées de la grande étude anglaise Whole System Demonstrator et de l'étude Renewing Health restent d'actualité : peu de gain en QALY démontrable à court terme, ce qui a conduit plusieurs équipes à basculer vers des analyses de minimisation des coûts plutôt que des ratios coût-efficacité classiques. Le retour d'expérience du programme européen Renewing Health est éclairant à ce titre : sur une vingtaine d'applications randomisées évaluées, une seule a montré un surcoût significatif du bras télésuivi. Le message qui se dégage des études européennes comme des études françaises est qu'il faut reconsidérer la télémédecine sous l'angle du bénéfice social.

Les approches alternatives, les plus adaptées au bénéfice social, sont les suivantes :

1) La fonction de bien-être social et la pondération distributive : au lieu de simplement d'additionner les QALY gagnés, on pondère les gains selon la sévérité ou le fardeau de la maladie du patient. Des travaux récents proposent d'agréger l'ensemble des conséquences individuelles, coûts et résultats, au moyen d'une fonction de bien-être social, permettant de mieux intégrer les effets redistributifs de l'intervention. Cela permet de donner plus de poids au bénéfice social apporté à un patient insuffisant cardiaque sévère qu'à un patient en meilleur état. Cette approche est pertinente puisque la Cnam cible justement les patients les plus lourds.

2) Le critère de fardeau relatif. Il mesure la part d'espérance de QALY perdue par le patient du fait de sa maladie, comparée à celle d'un individu du même âge en population générale, ce qui évite le biais du critère absolu qui favorise mécaniquement les patients jeunes. Cette approche est utile pour arbitrer entre pathologies chroniques d'âges de survenue très différents (par exemple diabète de type 1 vs insuffisance cardiaque).

3) La valeur de la vie statistique (VVS) pondérée en qualité de vie. On pondère le nombre d'années de vie restantes par un coefficient de qualité de vie, la VVS étant elle-même modulée selon la sévérité de l'événement évité. C'est une approche plus proche de l'analyse coût-bénéfice monétaire que du coût-utilité, intéressante lorsqu'on veut chiffrer en euros (et non en QALY) les hospitalisations évitées ou la prévention de la perte d'autonomie.

L'écueil principal pour un modèle médico-économique de télésurveillance à moyen ou long terme reste l'absence de données de qualité de vie françaises spécifiques et longitudinales pour les cohortes qui sont actuellement télésuivies et financées dans le droit commun. La HAS reconnaît elle-même qu'il importe de disposer de données de bonne qualité méthodologique sur la qualité de vie, ce qui est aujourd'hui rarement le cas. Reconnaissons que le travail que nous venons de rapporter peut aider les équipes engagées dans la télésurveillance des maladies chroniques d'améliorer la qualité des données qu'ils doivent recueillir. 


23 juillet 2026