Télémédecine dans la prise en charge des maladies pulmonaires chroniques : progrès et perspectives (2)


Dans ce deuxième billet, nous poursuivons l'analyse de cette belle étude coréenne sur la prise en charge des patients atteints de maladies pulmonaires chroniques par la télémédecine et la santé numérique. Dans le premier billet (https://www.telemedaction.org/422885857/t-l-m-decine-85) nous avons traité de l'usage de la spirométrie à domicile. Dans ce nouveau billet, nous traitons des autres solutions technologiques comme les diapositifs portables, les inhalateurs intelligents et les plateformes de télésurveillance.

Telemedicine in chronic lung disease management: progress and prospects. Yoon HY, Song JW. Korean J Intern Med. 2026 Jan;41(1):31-46. doi: 10.3904/kjim.2025.081. Epub 2025 Dec 23.PMID:41429145


LES SOLUTIONS TECHNOLOGIQUES DE LA TÉLÉSURVEILLANCE DES ATTEINTS DE MALADIES PULMONAIRES CHRONIQUES (suite)


Dispositifs portables de télésurveillance


Les dispositifs de surveillance portables sont de plus en plus reconnus comme des outils précieux en pneumologie, permettant une évaluation continue et en temps réel des principaux paramètres physiologiques. Ces dispositifs mesurent la saturation en oxygène capillaire périphérique (SpO₂), la fréquence respiratoire, la fréquence cardiaque et le niveau d'activité physique, facilitant ainsi le suivi complet des patients atteints de maladies respiratoires chroniques. Comparés aux évaluations traditionnelles qui reposent sur des consultations périodiques, les dispositifs portables permettent un suivi longitudinal, offrant une meilleure compréhension de l'évolution de la maladie et de l'efficacité du traitement (Advances in respiratory monitoring: A comprehensive review of wearable and remote technologies D Vitazkova, E Foltan, H Kosnacova, M Micjan, M Donoval, A Kuzma, M Kopani, E Vavrinsky Biosensors, 2024•mdpi.com).


Actuellement, divers dispositifs portables sont utilisés en milieu clinique et à domicile.

Les oxymètres de pouls, souvent portés au poignet ou aux doigts, sont largement utilisés pour surveiller la saturation en oxygène et détecter l'hypoxémie

SpO2 pendant 7 jours à l'aide d'oxymètres de pouls portables au doigt a mis en évidence des fluctuations significatives des niveaux d'oxygène, tant au cours des périodes diurnes que nocturnes, soulignant l'importance d'une surveillance continue pour évaluer avec précision la désaturation nocturne et l'oxygénation quotidienne.

(Wearable finger pulse oximetry for continuous oxygen saturation measurements during daily home routines of patients with chronic obstructive pulmonary disease (COPD° over one week : Observational study. J Buekers, J Theunis, P De Boever, AW Vaes, M Koopman, EVM Janssen, EFM Wouters et al JMIR mHealth and uHealth, 2019•mhealth.jmir.org)

Les ceintures respiratoires et les ceintures thoraciques, qui mesurent les mouvements de la cage thoracique et la fréquence respiratoire, sont utiles pour l'apnée du sommeil et la réadaptation pulmonaire.

Les dispositifs portables multifonctionnels tels que Hexoskin (Carré Technologies Inc., Montréal, QC, Canada) ou BioHarness (Zephyr Technology, Annapolis, MD, États-Unis) recueillent des données sur la respiration, la fréquence cardiaque, l'activité et le sommeil, offrant une vision globale de la santé respiratoire (Feasibility of using the Hexoskin smart garment for natural environment observation of respiration topography S Jayasekera, E Hensel, R Robinson International journal of environmental research and public health, 2021•mdpi.com).

Les textiles intelligents dotés de capteurs intégrés permettent également une surveillance respiratoire non invasive à long terme et élargissent les applications cliniques.

Les montres connectées ont fait d'importants progrès et ont placé la surveillance de la santé respiratoire au premier plan. Des appareils comme l'Apple Watch Series 6 (Apple Inc., Cupertino, CA, États-Unis) intègrent le suivi de la SpO₂, la surveillance de la fréquence respiratoire et la détection des arythmies cardiaques, et constituent un outil pratique et largement accessible pour une évaluation physiologique continue. Leur simplicité d'utilisation, leur large disponibilité et leur intégration avec les applications pour smartphones permettent le partage de données en temps réel avec les professionnels de santé.


Plusieurs études ont évalué la précision et la fiabilité des méthodes de surveillance respiratoire basées sur les montres connectées.

Une étude a démontré de fortes corrélations positives entre l'Apple Watch Series 6 et les oxymètres commerciaux pour les mesures de fréquence cardiaque (r = 0,995, p< 0,001) et de SpO2 (r= 0,81, p< 0,001) chez des patients atteints de BPCO (n = 23), de PID (n = 61) et chez des adultes sains (n ​​= 16), sans impact significatif de la couleur de la peau, de la circonférence du poignet, des poils du poignet ou de l'émail des ongles sur la précision des mesures (p> 0,05).

Une autre étude prospective menée auprès de patients présentant une exacerbation aiguë de BPCO (n = 167) a rapporté une forte corrélation de la SpO₂ mesurée par l'Apple Watch Series 6 avec celle obtenue par oxymétrie de pouls médicale (r = 0,89, coefficient de corrélation interclasse = 0,940), avec une erreur moyenne de 0,458 %, comparativement à l'analyse des gaz du sang artériel. Cependant, les patients en tachypnée nécessitent plusieurs tentatives pour obtenir des mesures précises.

Une autre étude menée auprès de patients atteints de BPCO (n = 10) a montré que l'appareil était facile d'utilisation, mais moins fiable en cas de détresse respiratoire.


Ces résultats confirment le potentiel des montres connectées pour une surveillance respiratoire accessible, bien que les artefacts de mouvement et le déplacement du capteur puissent réduire la précision des mesures lors des activités quotidiennes ou pendant le sommeil. Des améliorations supplémentaires de la stabilité du capteur et du traitement du signal sont nécessaires.

Outre leur précision, les technologies portables ont été étudiées pour leur rôle dans la prise en charge des maladies pulmonaires chroniques et l'implication des patients.

Une méta-analyse de 37 études sur les technologies portables dans la BPCO a révélé des augmentations significatives du nombre de pas quotidiens (différence moyenne [DM] : 850 pas/jour, intervalle de confiance [IC] à 95 % : 494–1 205) et de la distance parcourue en six minutes (DM : 5,81 m, IC à 95 % : 1,02–10,61), en particulier lorsqu'elles sont associées à un accompagnement en santé ou à la réadaptation pulmonaire. Cependant, ces bénéfices sont de courte durée, avec un impact limité sur la qualité de vie et une efficacité inconstante dans la gestion des exacerbations (Wearable technology interventions in patients with chronic obstructive pulmonary disease: a systematic review and meta-analysis AJ Shah, MA Althobiani, A Saigal, CE Ogbonnaya, JR Hurst, S Mandal NPJ digital medicine, 2023•nature.com).


Les outils de santé numérique combinant dispositifs portables et applications mobiles présentent un potentiel pour la prise en charge de la BPCO.

Une équipe de chercheurs a démontré la faisabilité de l'utilisation de l'application MoreCare (MoreCare, Londres, Royaume-Uni) sur une tablette Android et du Garmin Vivofit 2 (Garmin Ltd., Olathe, KS, États-Unis) chez des patients atteints de BPCO (n = 25). Ils ont observé une corrélation modérée entre le nombre de minutes d'activité quotidienne et le VEMS en pourcentage de la valeur théorique (ρ = 0,62,p= 0,005) et identifié plusieurs facteurs prédictifs d'exacerbations, notamment la couleur des expectorations et le nombre de pas.

Une étude qualitative (n = 14) a par ailleurs suggéré que les dispositifs portables et les applications d'autogestion pourraient faciliter la surveillance en temps réel et la détection précoce des exacerbations, bien que la facilité d'utilisation, le coût, la précision des données et le contrôle par le patient demeurent des points essentiels.


Bien que les dispositifs portables présentent un potentiel important, certains défis persistent. Leur utilisation en cas de détresse respiratoire, la variabilité de la précision des mesures, leur coût et l'observance du traitement par les patients demeurent des obstacles majeurs à leur adoption généralisée. La gestion de volumes importants de données biométriques exige un stockage sécurisé et des politiques de propriété clairement définies. Le respect de réglementations telles que la loi HIPAA (aux États-Unis) et le RGPD (dans l'UE) est essentiel pour protéger la vie privée et permettre un partage responsable des données.

Des études à grande échelle en conditions réelles sont nécessaires pour valider leur efficacité et faciliter leur intégration dans les soins courants.


Inhalateurs intelligents


Une avancée majeure

Les inhalateurs intelligents dotés de capteurs numériques représentent une avancée majeure dans la prise en charge de l'asthme et de la BPCO grâce au suivi en temps réel de l'utilisation, de l'observance et des techniques d'inhalation. Parmi leurs fonctionnalités figurent un compteur de doses, des rappels audiovisuels, la connectivité à une application et des systèmes de retour d'information pour optimiser leur utilisation. Ils facilitent la prise de décisions thérapeutiques personnalisées et fondées sur les données (Digital inhalers for asthma or chronic obstructive pulmonary disease: a scientific perspective AHY Chan, RA Pleasants, R Dhand, SL Tilley, SA Schworer, RW Costello, R Merchant Pulmonary therapy, 2021•Springer)(The effect of connected “smart” inhalers on medication adherence  C Zabczyk, JD Blakey  Frontiers in medical technology, 2021•frontiersin.org)


Des données probantes

Plusieurs études ont démontré l'efficacité des inhalateurs intelligents dans la prise en charge des maladies respiratoires.

Dans un essai contrôlé randomisé mené auprès de 77 enfants souffrant d'asthme mal contrôlé, les inhalateurs intelligents, associés à un suivi électronique de l'observance et à un système de retour d'information, ont significativement amélioré l'observance (70 % [inhalateur intelligent] vs 49 % [groupe contrôle], p<0,001) et ont été associés à une réduction de la consommation de corticoïdes oraux (p= 0,008) et des hospitalisations (p< 0,001). (STAAR: a randomised controlled trial of electronic adherence monitoring with reminder alarms and feedback to improve clinical outcomes for children with asthma RW Morton, HE Elphick, AS Rigby, WJ Daw, DA King, LJ Smith, ML Everard Thorax, 2017•thorax.bmj.com).

Un autre essai contrôlé randomisé en grappes, d'une durée de 6 mois, mené auprès d'adultes atteints d'asthme modéré à sévère, a montré que les rappels d'utilisation des inhalateurs amélioraient significativement l'observance (73 % vs 46 %, p<0,0001) et réduisaient les exacerbations sévères (11 % vs 28 %, p= 0,013) (Inhaler reminders improve adherence with controller treatment in primary care patients with asthma JM Foster, T Usherwood, L Smith, SM Sawyer and al - Journal of Allergy and Immunology, 2014 - Elsevier)

L’essai récent CONNECT-2, une étude randomisée contrôlée de 24 semaines menée auprès de 391 patients asthmatiques, a démontré que les inhalateurs intelligents amélioraient le contrôle de l’asthme par rapport aux soins standards, avec une probabilité accrue de 35 % d’obtenir un asthme bien contrôlé  (Effectiveness of a maintenance and reliever digihaler system in asthma: 24-week randomized study (CONNECT2) GS Mosnaim, FCL Hoyte, G Safioti, R Brown, TD Hill, T Li, K Sagalovich, M DePietro and al. The Journal of Allergy and Clinical Immunology: In Practice, 2024•Elsevier). L’étude a également rapporté une augmentation des interactions entre cliniciens et patients axées sur la technique d’inhalation, des taux d’observance élevés (79,2 % à 1 mois et 68,6 % à 6 mois) et une réduction de 38,2 % de l’utilisation des inhalateurs de secours.

Ces résultats soulignent le potentiel des inhalateurs intelligents à fournir des données cliniquement exploitables, notamment sur les schémas d’utilisation des médicaments et les techniques d’inhalation, permettant ainsi aux cliniciens d’optimiser les plans de traitement et d’améliorer les résultats thérapeutiques.


Perspectives

Malgré leur potentiel, l'adoption généralisée des inhalateurs intelligents se heurte encore à des obstacles. Leur coût élevé, les préoccupations liées à la confidentialité des données et la nécessité de former les patients à leur utilisation constituent des freins importants. Une étude qualitative menée auprès de 24 parties prenantes a permis d'identifier les facteurs clés d'une mise en œuvre réussie : l'efficacité clinique, la facilité d'utilisation, l'intégration aux flux de travail, les politiques de remboursement et la sécurité des données. Si les essais contrôlés randomisés ont démontré une amélioration de l'observance à court terme et du contrôle des symptômes, les données probantes concernant leur rentabilité à long terme restent limitées.

Les études futures devraient évaluer les bénéfices concrets en termes de coûts, notamment le coût des dispositifs, leur maintenance et les modèles de remboursement.


Plateformes de télémédecine


Les plateformes de télémédecine permettent une communication en temps réel entre patients et professionnels de santé, favorisant ainsi la prestation de soins à distance. Dans les maladies respiratoires chroniques, elles facilitent la surveillance continue, les interventions opportunes et une meilleure communication entre patients et professionnels de santé, contribuant à une meilleure prise en charge de la maladie.

Plusieurs plateformes de télémédecine ont été développées pour faciliter la prise en charge des maladies respiratoires.

Des outils web, tels que Doxyme (Doxyme LLC, Rochester, NY, États-Unis) et Zoom for Healthcare (Zoom Video Communications, Inc., San Jose, CA, États-Unis), ainsi que des applications mobiles de santé, notamment AsthmaMD (AsthmaMD Inc., Los Angeles, CA, États-Unis) et MyCOPD (My Health Ltd., Bournemouth, Royaume-Uni), offrent des fonctionnalités permettant le suivi des symptômes en temps réel, l'ajustement des traitements, les rappels de prise de médicaments et la communication directe avec les professionnels de santé.

La réadaptation pulmonaire en distanciel a démontré une efficacité comparable aux programmes en présentiel, améliorant la fonction pulmonaire et la qualité de vie tout en réduisant les obstacles à l'accès aux soins  (Safety, feasibility, and effectiveness of virtual pulmonary rehabilitation in the real world L Knox, M Dunning, CA Davies, R Mills-Bennet, TW Sion, K Phipps, V Stevenson, C Hurlin and al. International journal of chronic obstructive pulmonary disease, 2019•Taylor & Francis)(Home based pulmonary tele-rehabilitation under telemedicine system for COPD: a cohort study L Zhang, A Maitinuer, Z Lian, Y Li, W Ding, W Wang, C Wu, X Yang BMC Pulmonary Medicine, 2022•Springer)

Des défis à surmonter

Cependant, plusieurs défis persistent, notamment le niveau limité de compétences numériques, les inégalités d'accès à Internet, les problèmes de sécurité des données et les limites inhérentes aux évaluations distancielles dans les cas cliniques complexes. Il est essentiel de relever ces défis pour optimiser l'efficacité des plateformes de télémédecine. À mesure que ces technologies évoluent, elles devraient jouer un rôle de plus en plus important dans les soins respiratoires en améliorant l'accessibilité, la continuité des soins et les résultats pour les patients de diverses populations.


COMMENTAIRES. Cette étude fait un point exhaustif sur les données actuelles de la littérature médicale sur l'apport de la télémédecine et de la santé numérique dans la prise en charge des patients atteints de maladies pulmonaires chroniques. Beaucoup d'études sont con sidérées par les auteurs comme probantes, notamment la place des inhalateurs intelligents qui ont un potentiel à fournir des données cliniques exploitables. Si les essais contrôlés randomisés ont démontré une amélioration de l'observance à court terme et du contrôle des symptômes, les données probantes concernant leur rentabilité à long terme restent limitées. Les études futures devraient évaluer les bénéfices concrets en termes de coûts, notamment le coût des dispositifs, leur maintenance et les modèles de remboursement. Nous avons rapporté sur ce site en juin 2025, une très belle revue de la littérature réalisée par des auteurs chinois montrant les bénéfices obtenus par la télérééducation repiratoire chez les patients atteints de BPCO (https://www.telemedaction.org/422885857/telesant-18).


En France, quatre millions de personnes souffrent d'asthme. Cette maladie est responsable de 60 000 hospitalisations et de 800 à 900 décès chaque année. La mortalité par asthme a significativement diminué depuis 2006 (1050 décès/an) mais reste depuis en plateau. En revanche, la prévalence de l'asthme dans la cohorte CONSTANCES est de 5,8% (5,1% chez les hommes, 6,4% chez les femmes). Alors qu'il existe une légère inflexion de la prévalence chez l'adulte, elle reste stable chez l'enfant de moins de 15 ans, avec deux tiers des 60 000 séjours hospitaliers annuels.

C'est dans un tel contexte que la CNEDiMTS de la HAS a rendu le 2 avril 2026 un avis favorable à l'inscription sur la LPPR de « Joe », la thérapie digitale développée par la société lyonnaise Ludocare, destinée aux enfants de 7 à 11 ans atteints d'asthme. Les nouvelles données cliniques ont permis de conclure à la supériorité de ce dispositif, associé au traitement standard, sur le traitement standard seul, avec une réduction importante des exacerbations — en revanche, son efficacité n'a pas pu être prouvée pour les 4-7 ans.

Joe n'est pas un inhalateur intelligent à proprement parler. Il s'agit d'un robot interactif avec écran intégré combiné à une application parentale : il rappelle à l'enfant de prendre ses médicaments, lui montre comment bien utiliser son inhalateur, et le guide via des jeux, histoires et animations. C'est donc une thérapie numérique (DTx) d'éducation thérapeutique, pas un capteur d'inhalateur au sens technique. Le remboursement effectif ne sera accordé qu'après décision du ministère de la Santé et accord sur le prix. Selon les spécialistes français, les inhalateurs numériques intelligents relèvent encore en France du domaine de la recherche. Et les essais randomisés restent en demi-teinte : à ce jour, ils n'ont pas montré d'amélioration des symptômes, de réduction des crises, de baisse des recours aux soins ou de bénéfice sur la qualité de vie comparé à un suivi classique chez l'enfant.


4 avril 2026