Construisons ensemble la médecine du XXIème siècle
Dans la suite du précédent billet (https://www.linkedin.com/pulse/etude-global-burden-diseases-gbd-quelle-mortalit%C3%A9-mondiale-simon-gbiqe/?trackingId=jRbVUn%2FZh0kZ%2BkrOIvT4iw%3D%3D)(https://telemedaction.org/423570493/mortalit-mondiale-1950-2023), nous présentons ici l'étude de l'équipe anglaise GBD publiée dans The Lancet du 18 octobre 2025, consacrée à la charge de la morbidité sur la santé mondiale de 375 maladies et traumatismes.
Burden of 375 diseases and injuries, risk-attributable burden of 88 risk factors, and healthy life expectancy in 204 countries and territories, including 660 subnational locations, 1990-2023: a systematic analysis for the Global Burden of Disease Study 2023.GBD 2023 Disease and Injury and Risk Factor Collaborators.Lancet. 2025 Oct 18;406(10513):1873-1922. doi: 10.1016/S0140-6736(25)01637-X. Epub 2025 Oct 12.PMID: 41092926
Contexte
Depuis plus de trente ans, l’étude GBD (Global Burden of Diseases, Injuries, and Risk Factors Study) fournit un cadre pour quantifier les pertes de santé dues aux maladies, aux traumatismes et aux facteurs de risque associés.
Cet article présente les résultats de l’étude GBD 2023 sur la charge de morbidité et de traumatismes ainsi que sur les pertes de santé attribuables aux risques, offrant un bilan mondial de l’état de santé dans le monde afin d’éclairer les priorités de santé publique. Ce travail rend compte de l’évolution des indicateurs de santé selon l’âge, le sexe et le lieu, tout en s’interrogeant sur les défis post-COVID-19 qui subsistent pour atteindre nos ambitions collectives en matière de santé mondiale.
Méthodes
L’analyse combinée du GBD 2023 a permis d’estimer les années vécues avec un handicap (AVH), les années de vie perdues (AVP) et les années de vie corrigées de l’incapacité (AVCI) pour 375 maladies et traumatismes, ainsi que la charge attribuable au risque associée à 88 facteurs de risque modifiables.
Sur plus de 310 000 sources de données utilisées pour l’ensemble du GBD 2023 (dont environ 30 % étaient nouvelles pour cette estimation), plus de 120 000 ont servi à l’estimation de la charge de morbidité et de traumatisme et 59 000 à l’estimation des facteurs de risque. Ces sources incluaient les systèmes d’état civil, les enquêtes, les registres de maladies et la littérature scientifique publiée.
Les données ont été analysées à l’aide d’approches de modélisation établies, telles que la méta-régression de modélisation des maladies version 2.1 (DisMod-MR 2.1) et les méthodes d’évaluation comparative des risques. Les maladies et les traumatismes ont été classés en quatre niveaux selon la hiérarchie des causes établie du GBD, de même que les facteurs de risque selon la hiérarchie des risques du GBD.
Les estimations stratifiées par âge, sexe, lieu et année (1990-2023) portaient surles tendances temporelles spécifiques à chaque maladie sur la période 2010-2023 et étaient présentées sous forme d'effectifs (à trois chiffres significatifs) et de taux standardisés selon l'âge pour 100 000 personnes-années (à une décimale). Pour chaque mesure, les intervalles d'incertitude à 95 % ont été calculés à partir des valeurs ordonnées des 2,5e et 97,5e percentiles d'une distribution à 250 tirages.
Résultats
Les années de vie corrigées de l'incapacité (AVCI)
Le nombre total d'années de vie corrigées de l'incapacité( AVCI) à l'échelle mondiale a augmenté de 6,1 % (IC à 95 % : 4,0-8,1), passant de 2,64 milliards (2,46-2,86) en 2010 à 2,80 milliards (2,57-3,08) en 2023. Toutefois, les taux d'AVCI standardisés selon l'âge, qui tiennent compte de la croissance et du vieillissement de la population, ont diminué de 12,6 %(11,0-14,1),témoignant d'améliorations sanitaires importantes à long terme.
Impact des maladies non transmissibles (MNT)
Les maladies non transmissibles (MNT) ont contribué à hauteur de 1,45 milliard(1,31-1,61) d'AVCI à l'échelle mondiale en 2010, un chiffre qui a atteint 1,80 milliard (1,63-2,03) en 2023,parallèlement à une réduction de 4,1 %(1,9-6,3) des taux standardisés selon l'âge.
Sur la base des chiffres DALY (Disability adjusted Life Years), les principales maladies non transmissibles de niveau 3 en 2023 étaient les cardiopathies ischémiques (193 millions [176-209] DALY), les accidents vasculaires cérébraux (157 millions [141-172]) et le diabète (90,2 millions [75,2-107]), les plus fortes augmentations des taux standardisés selon l'âge depuis 2010 étant observées pour les troubles anxieux (62,8 % [34,0-107,5]), les troubles dépressifs (26,3 % [11,6-42,9]) et le diabète (14,9 % [7,5-25,6]).
Impact des maladies transmissibles maternelles, néonatales et nutritionnelles (MTMN)
Des progrès remarquable sont été réalisés en matière de santé concernant les maladies transmissibles, maternelles, néonatales et nutritionnelles (MTMN), avec une diminution des années de vie corrigées de l'incapacité (AVCI) de 874 millions (837-917) en 2010 à 681 millions (642-736) en 2023, soit une réduction de 25,8 % (22,6-28,7) des taux d'AVCI standardisés selon l'âge.
Pendant la pandémie de COVID-19, les AVCI dues aux MTMN ont augmenté, mais sont revenues à leurs niveaux pré-pandémiques en 2023.
De 2010 à 2023, les baisses des taux standardisés selon l'âge pour les MTMN ont été principalement dues à des diminutions de 49,1 % (32,7-61,0) pour les maladies diarrhéiques, de 42,9 %(38,0-48,0 ) pour le VIH/SIDA et de 42,2 %(23,6-56,6) pour la tuberculose.
Les troubles néonataux et les infections des voies respiratoires inférieures sont restés les principales causes de mortalité néonatale de niveau 3 à l'échelle mondiale en 2023,malgré une baisse notable de leur incidence par rapport à 2010, de 16,5 % (10,6-22,0) et de 24,8 % (7,4-36,7) respectivement.
Impact des traumatismes
Les taux d'AVCI standardisés selon l'âge liés aux traumatismes ont diminué de 15,6 % (10,7-19,8) sur la même période. Les disparités de charge dues aux maladies non transmissibles, aux maladies néonatales et aux traumatismes ont persisté selon l'âge, le sexe, la période et le lieu.
Impact des facteurs de risques
D'après notre analyse des risques, près de 50 % (1,27 milliard [1,18-1,38]) des quelque 2,80 milliards d'AVCI totales à l'échelle mondiale en 2023 étaient attribuables aux 88 facteurs de risque analysés dans le cadre de l'étude GBD.
À l'échelle mondiale, les cinq facteurs de risque de niveau 3 contribuant le plus à la proportion d'années de vie corrigées de l'incapacité (AVCI) attribuables au risque étaient l'hypertension artérielle systolique (HTAS), la pollution par les particules fines, l'hyperglycémie à jeun, le tabagisme, ainsi que l'insuffisance pondérale à la naissance et la courte durée de gestation. L'HTAS représentait à elle seule 8,4 % (6,9-10,0) du total des AVCI.
Parmi les trois grandes catégories de facteurs de risque de niveau 1 de l'étude GBD (comportementaux, métaboliques et environnementaux/professionnels), seules les AVCI attribuables aux risques métaboliques ont augmenté entre 2010 et 2023, de 30,7 %(24,8-37,3). Cependant, les taux d'AVCI standardisés selon l'âge attribuables aux risques métaboliques ont diminué de 6,7 % (2,0-11,0) au cours de la même période.
Pour 25 des 25 principaux facteurs de risque de niveau 3, à l'exception de trois, les taux standardisés selon l'âge ont diminué entre 2010 et 2023, par exemplede 54,4 % (38,7-65,3) pour l'assainissement insalubre et de 50,5 %(33,3-63,1 ) pour les sources d'eau insalubres.et de 45,2 % (25,6-72,0 )pour l'absence d'accès à un point d'eau pour le lavage des mains, et de 44,9 %(37,3-53,5 )pour le retard de croissance chez l'enfant.
Les trois principaux facteurs de risque de niveau 3 pour lesquels les taux d'AVCI attribuables, standardisés selon l'âge, ont augmenté étaient un IMC élevé (10,5 % [0,1 à 20,9]), la consommation de drogues (8,4 % [2,6 à 15,3]) et une glycémie à jeun élevée (6,2 % [-2,7 à 15,6] ; non significatif).
Interprétation
Nos résultats soulignent la nature complexe et dynamique des enjeux de santé publique mondiaux.
Une forte diminution de la charge de morbidité liés aux maladies chroniques
Depuis 2010, on observe une forte diminution de la charge de morbidité liée aux maladies chroniques, non métaboliques, et à de nombreux facteurs de risque environnementaux et comportementaux, parallèlement à une augmentation considérable des années de vie corrigées de l’incapacité (AVCI) attribuables aux facteurs de risque métaboliques et aux maladies non transmissibles (MNT) au sein de populations croissantes et vieillissantes.
Cette conséquence, observée de longue date, de la transition épidémiologique mondiale n’a été que temporairement interrompue par la pandémie de COVID-19.
Une grande réussite collective de santé publique
La diminution substantielle de la charge de morbidité liée aux maladies chroniques, non métaboliques et à de nombreux facteurs de risque environnementaux et comportementaux, malgré la crise financière mondiale de 2008 et les perturbations liées à la pandémie, constitue l’une des plus grandes réussites collectives de santé publique connues.
Des acquis menacés par les importantes réductions de l'aide publique depuis 2025.
Cependant, ces acquis risquent d’être anéantis par les importantes réductions de l’aide publique au développement dans le domaine de la santé à l’échelle mondiale, dont les effets frapperont de plein fouet les pays à faible revenu fortement touchés.
Sans investissement soutenu dans des interventions et des politiques fondées sur des données probantes, les progrès pourraient stagner, voire s’inverser, entraînant des conséquences humaines considérables et une instabilité géopolitique.
Des efforts accrus pour atténuer l'exposition aux facteurs de risque
De plus, la charge croissante des maladies non transmissibles (MNT) exige des efforts accrus pour atténuer l'exposition aux principaux facteurs de risque– pollution atmosphérique, tabagisme et risques métaboliques, tels qu'une pression artérielle systolique élevée, un IMC élevé et une glycémie à jeun élevée – notamment par des politiques favorisant la sécurité alimentaire, une alimentation plus saine, l'activité physique et un accès équitable et élargi aux traitements potentiels, comme les agonistes des récepteurs du GLP-1 (traitement du diabète de type 2 et gestion de l'obésité).
Conclusion
Une action décisive et coordonnée est nécessaire pour relever les défis sanitaires persistants et croissants, notamment les troubles dépressifs et anxieux. Cependant, cela ne peut constituer qu'une partie de la solution. Notre réponse à la syndémie des MNT, l'interaction et l'entrelacement complexes de multiples risques sanitaires, de déterminants sociaux et de défis systémiques, façonnera l'avenir de la santé mondiale.
Pour garantir le bien-être humain, la stabilité économique et l'équité sociale, l'action mondiale visant à maintenir et à consolider les acquis en matière de santé doit prioriser la réduction des inégalités en s'attaquant aux déterminants socio-économiques et démographiques, en assurant un accès équitable aux soins de santé, en luttant contre la malnutrition, en renforçant les systèmes de santé et en améliorant la couverture vaccinale. Nous vivons une époque riche en opportunités.
COMMENTAIRES.
Les publications régulières des équipes de GBD éclairent l'avenir de la santé mondiale. Les programmes de prévention de l'OMS, portés par les aides financières apportées par les pays adhérents, ont eu indiscutablement des effets positifs significatifs entre 2010 et 2023, comme l'illustre la forte réduction des maladies chroniques non métaboliques. Toutefois les importantes réductions de financement de l'OMS, intervenues en 2025 par le plus important contributeur (USA), pourraient voir ces progrès stagner, voire s’inverser, entraînant des conséquences humaines considérables et une instabilité géopolitique. L'entrelacement de multiples risques sanitaires, de déterminants sociaux et de défis systémiques dans l'évolution des maladies chroniques non transmissibles façonnera l'avenir de la santé mondiale.
9 mai 2026