Charge de morbidité attribuable aux violences conjugales à l'égard des femmes et aux violences sexuelles à l'égard des enfants.


Poursuivant la publication des billets résumant les études GBD (Global Burden Diseases) entre 1990 et 2023, l'étude que nous rapportons aujourd'hui concerne la charge de morbidité attribuable aux violences conjugales à l'égard des femmes et aux violences sexuelles à l'égard des enfants dans 204 pays et territoires entre 1990 et 2023, étude publiée en janvier 2026 dans The Lancet.


Disease burden attributable to intimate partner violence against females and sexual violence against children in 204 countries and territories, 1990-2023: a systematic analysis for the Global Burden of Disease Study 2023. GBD 2023 Intimate Partner Violence and Sexual Violence against Children Collaborators.Lancet. 2026 Jan 3;407(10523):31-52. doi: 10.1016/S0140-6736(25)02503-6. Epub 2025 Dec 9.PMID: 41386261.


Contexte


Les violences faites aux femmes et aux enfants constituent des violations des droits humains qui entraînent des préjudices durables pour les victimes et la société dans son ensemble. Les violences conjugales et les violences sexuelles à l’encontre des enfants sont deux formes majeures de ces abus.

Malgré leurs répercussions considérables sur la santé individuelle et communautaire, ces facteurs de risque n’ont pas été suffisamment considérés comme des facteurs déterminants de la charge sanitaire mondiale. Des estimations complètes et fiables de la charge sanitaire comparative des violences conjugales et des violences sexuelles à l’encontre des enfants sont nécessaires de toute urgence afin d’orienter les investissements dans la prévention et le soutien aux victimes aux niveaux national et international.


Méthodes


Dans le cadre de l’étude Global Burden of Diseases, Injuries, and Risk Factors Study 2023, nous avons estimé la prévalence et la charge attribuable des violences conjugales chez les femmes et des violences sexuelles à l’égard des enfants chez les hommes et les femmes dans 204 pays et territoires, par âge et sexe, de 1990 à 2023.

Nous avons consulté plusieurs bases de données mondiales pour recueillir des données sur l’exposition déclarée aux violences conjugales et aux violences sexuelles à l’égard des enfants et avons réalisé une revue systématique afin d’identifier les conséquences sanitaires associées à chacun de ces facteurs de risque.

Nous avons modélisé la prévalence des violences conjugales et des violences sexuelles à l’égard des enfants à l’aide d’une régression spatio-temporelle par processus gaussien, en appliquant des ajustements aux données pour tenir compte de l’hétérogénéité des mesures. Nous avons utilisé la méthode de la charge de preuve pour estimer les risques relatifs des conséquences associées aux violences conjugales et aux violences sexuelles à l’égard des enfants. Ces estimations ont permis de calculer les fractions attribuables à la population, qui ont ensuite servi à quantifier les années de vie corrigées de l’incapacité (AVCI) attribuables à chaque facteur de risque.


Résultats


Violence conjugales à l’échelle mondiale,

En 2023, nous estimons que 608 millions (intervalle d’incertitude à 95 % : 518-724) de femmes âgées de 15 ans et plus ont déjà été exposées à la violence conjugale, et que 1,01 milliard (0,764-1,48) de personnes âgées de 15 ans et plus ont subi des violences sexuelles durant leur enfance.

En 2023, la violence conjugale a été associée à 18,5 millions (8,74-30,0) d’années de vie corrigées de l’incapacité (AVCI) chez les femmes et les violences sexuelles à l’égard des hommes et des femmes à 32,2 millions (16,4-52,5) d’AVCI.

La violence conjugale et les violences sexuelles à l’égard des hommes et des femmes figuraient parmi les principaux facteurs contribuant à la charge mondiale de morbidité en 2023, en particulier chez les femmes âgées de 15 à 49 ans, se classant respectivement au quatrième et au cinquième rang des principaux facteurs de risque d’AVCI dans ce groupe.

Parmi les huit problèmes de santé associés aux violences conjugales, les troubles anxieux et la dépression majeure représentaient les principales causes d'années de vie corrigées de l'incapacité (AVCI) imputables aux violences conjugales, soit respectivement 5,43 millions (-1,25 à 14,6) et 3,96 millions (1,71 à 6,92) d'AVCI en 2023.


La morbidité liée à la violence sexuelle

Les violences sexuelles et comportementales étaient associées à 14 problèmes de santé, dont les troubles mentaux, les troubles liés à l'usage de substances addictives et les maladies chroniques et infectieuses.

L'automutilation et la schizophrénie étaient les principales causes de la charge de morbidité imputable aux violences sexuelles et comportementales en 2023, ces dernières représentant respectivement 6,71 millions (2,00 à 12,7) d'AVCI dues à l'automutilation et 4,15 millions (-1,92 à 13,1) d'AVCI dues à la schizophrénie.


Interprétation


Les violences conjugales et les violences sexuelles contribuent de manière significative au fardeau sanitaire mondial, et leurs conséquences sur la santé se manifestent à divers niveaux chez les individus. Il est important de noter que les troubles de santé mentale représentent la part la plus importante de la morbidité chez les survivants.


Conclusion


Investir dans la prévention de ces facteurs de risque évitables pourrait permettre d’éviter des millions d’années de vie corrigées de l’incapacité (AVCI) et une mortalité prématurée considérable chaque année.

Nos résultats constituent un argument de poids pour inciter les dirigeants mondiaux et nationaux à faire des violences conjugales et des violences sexuelles une priorité de santé publique. Des investissements soutenus sont nécessaires pour prévenir ces violences et mettre en œuvre des interventions axées sur le soutien des besoins sociaux et sanitaires complexes des survivants.


Notre commentaire

Il faut remercier les chercheurs de l'étude GBD de s'être intéressés à ce sujet de santé publique encore trop souvent méconnu ou négligé des gouvernements dans le monde. La charge de la morbidité liée aux violences conjugales et aux violences sexuelles à l'égard des enfants est considérable, comparable à la charge de morbidité des maladies chroniques et des traumatismes que nous avons abordé dans un précédent billet. Burden of 375 diseases and injuries, risk-attributable burden of 88 risk factors, and healthy life expectancy in 204 countries and territories, including 660 subnational locations, 1990-2023: a systematic analysis for the Global Burden of Disease Study 2023.GBD 2023 Disease and Injury and Risk Factor Collaborators. Lancet. 2025 Oct 18;406(10513):1873-1922. doi: 10.1016/S0140-6736(25)01637-X. Epub 2025 Oct 12.PMID: 41092926

L'incapacité (AVCI) qu en résulte se traduit par des troubles sévères de la santé mentale, dominés par les troubles anxieux et les états dépressifs. Des millions d'années de vie d'incapacité sont concernées.


En France, depuis le Grenelle des violences conjugales (2019), les victimes bénéficient d'un accompagnement spécialisé, intégré dans les dispositifs de protection : des cellules psychotraumatiques dans les hôpitaux et les centres d'accueil pour évaluer et traiter les troubles anxieux, dépressifs ou de stress post-traumatique liés aux violences, des stages de responsabilisation pour les acteurs de violences, des campagnes de repérage pour identifier précocement les victimes, ainsi qu'une ligne d'écoute (3919) accessible 24H/24.

A ces mesures s'ajoutent l'hébergement d'urgence (1000 places supplémentaires en 2020), un budget dédié aux associations et à l'hébergement (plus de 50 millions d'euros par an), des aides financières immédiates pour les victimes, des plateformes de géolocalisation permettant aux forces de l'ordre de localiser en temps réel les places disponibles en hébergement et en centre de soins. Un Code des Violences Intrafamiliales a été créé avec un référentiel judiciaire qui sera diffusé dans le courant de l'année 2026.

 

En Europe, une Directive européenne contre les violences à l'égard des femmes a été votée par le Parlement européen en février 2024. Le Cadre de référence pour les 27 États membres reste toutefois la Convention d'Istanbul. Il s'agit de la Convention du Conseil de l'Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l'égard des femmes et la violence domestique, entrée en vigueur le 1er aout 2014 après sa ratification par 10 États membres du Conseil de l'Europe, dont la France.


12 mai 2026