Construisons ensemble la médecine du XXIème siècle
Le 27 juin 2025, la Caisse nationale de l'Assurance Maladie (CNAM) et la Direction générale de l'offre de soins (DGOS) du ministère de la Santé ont lancé les Assises de la télémédecine, dans le but d'engager une réflexion collective sur les contours de l'organisation de la télémédecine de demain.
Cette initiative fait suite à un constat chiffré dans le rapport Charges et Produits pour 2025 de l’Assurance Maladie : après un pic lié à la crise sanitaire (20 millions d'actes à distance en 2020), le nombre de téléconsultations a reculé entre 2021 et 2023, avant de repartir à la hausse en 2024 avec 13,9 millions de téléconsultations, soit une progression de près de 20 % sur l'année.
De plus, six millions de Français n'ont toujours pas de médecin traitant et 29 000 communes sur 35 000 sont classées en zones sous-dotées, ce qui rend indispensable une réflexion stratégique sur la place de la télémédecine pour améliorer l'accès aux soins.
UNE PRÉPARATION EN DEUX ÉTAPES
La phase préparatoire (février–juin 2025) : une quarantaine d'auditions avec les représentants nationaux des professionnels de santé, les représentants des patients, les Ordres professionnels, les sociétés de téléconsultation et des parlementaires, ainsi qu'une quinzaine de contributions écrites émanant d'institutions, d'associations et d'acteurs du numérique en santé.
Le choix d'ateliers thématiques régionaux (septembre–décembre 2025) : sept ateliers ont été organisés dans différentes régions, couvrant des thématiques variées : la téléconsultation en Outre-mer (Martinique, Guyane), la téléconsultation assistée (Bretagne), la téléconsultation pour les populations vulnérables (Grand-Est), la téléexpertise (Nouvelle-Aquitaine), la pertinence, qualité et formation en télémédecine (Île-de-France), les filières visuelle et auditive (Normandie), les liens avec les territoires et les parcours patients (Occitanie).
Au total, plus de 1 000 acteurs de l'écosystème ont participé à ce cycle de réflexion d'une durée d'un an : professionnels de santé, patients, ordres professionnels, acteurs industriels et structures institutionnelles.
CE QU'ONT DIT LES ACTEURS DU TERRAIN AU COURS DES ATELIERS
Grand-Est (Nancy, 29/09/2025) : Coorganisé par l'Assurance Maladie et l'ARS Grand Est, et animé par le GRADeS Pulsy, cet atelier a traité le thème suivant : « La télémédecine peut-elle améliorer l'accès aux soins des publics vulnérables : quels enjeux, quels leviers, quelles solutions ? »
Les travaux se sont organisés autour de deux axes principaux :
1) la vulnérabilité clinique chez les personnes âgées, celles en situation de handicap, celles atteintes de maladies chroniques (bénéficiant de l'ALD), celles qui ont des troubles psychiques ou addictifs,
2) la vulnérabilité d'accès aux soins pour les personnes vivant en zones sous-dotées, celles qui ont une précarité économique ou sociale, celles qui subissent un éloignement géographique des centres de soins.
Les discussions ont été illustrées par des pratiques déjà éprouvées dans la région, comme la téléexpertise, les sites de téléconsultation des OTT (organisations territoriales de télémédecine), soutenues dans le cadre de la feuille de route régionale 2024-2026. Il a été souligné la nécessité de renforcer l'inclusion numérique dans les territoires et la formation des professionnels qui pratiques les soins à distance.
Après avoir traité des vulnérabilités, deux tables rondes ont débattu de l'équité d'accès aux soins avec la téléconsultation et de la qualité des pratiques à distance.
Les retours d'expériences des acteurs régionaux, les témoignages des représentants des usagers et la présentation de la plateforme d'éthicovigilance nationale ont permis d'illustrer les préoccupations de chacun et de partager les vigilances, notamment éthiques, dans le déploiement de la télémédecine.
Il a été rappelé que « la technologie, aussi performante soit-elle, doit servir l'humain », appelant ainsi à une télémédecine « inclusive, éthique et ancrée dans les réalités des territoires ».
COMMENTAIRES. Cet atelier était essentiel, car c'était la première fois que le thème de la place de la téléconsultation pour les populations vulnérables était abordé. Depuis son lancement dans le secteur libéral le 15 septembre 2018, la téléconsultation a surtout bénéficié aux adultes jeunes, diplômés, vivant dans les zones urbaines, (https://www.drees.solidarites-sante.gouv.fr/publications-communique-de-presse/etudes-et-resultats/260212-recours-aux-t%C3%A9l%C3%A9consultations), et plus rarement aux personnes vulnérables, âgées, handicapées, atteintes de maladies chroniques, vivant dans des zones isolées ou rurales, sous-dotées en médecin (https://telemedaction.org/422016875/453185455).
Cet atelier avait aussi l'avantage de traiter cette pratique distancielle sous l'angle éthique en mettant en avance les quatre grands principes : la bienfaisance lorsque la téléconsultation est un moyen d'apporter un service médical et social à cette population vulnérable, la non-malfaisance en recommandant à cette population d'être vigilante sur la qualité des pratiques distancielles et de ne pas hésiter à faire connaître sur la plateforme nationale d'éthicovigilance une pratique qui serait malfaisante (https://telemedaction.org/423570493/un-coup-de-gueule-salutaire)(https://telemedaction.org/437100423/ethique-et-t-l-sant), l'équité dans l'accès aux soins lorsqu'on vit dans des zones isolées géographiquement et numériquement, les Organisations territoriales de télémédecine (OTT) visant à corriger les iniquités, tout en respectant l'autonomie de la personne dans ses choix (https://telemedaction.org/les-objectifs-des-assises/les-attentes-des-patients-et-des-professionnels?t=1774175222899).
Bretagne (Rennes, 14/10/2025) : L'atelier a cherché à approfondir le sujet de l'organisation d'une téléconsultation assistée. Quels professionnels peuvent être sollicités pour accompagner le patient au cours d'une téléconsultation ? Quelle est la formation nécessaire de ces assistants de la téléconsultation ? Quels protocoles organisationnels pour les patients vivant en zones rurales ? Comment lever les freins, en particulier ceux liés à l'équipement numérique des patients âgés ? (https://www.telemedaction.org/les-objectifs-des-assises/tc-assiste-t-moignages-du-terrain).
La téléconsultation accompagnée ou assistée, au cours de laquelle un professionnel de santé (infirmier, pharmacien...) est présent aux côtés du patient pendant la consultation, est considérée comme l'une des formes de téléconsultation qui fait l'unanimité parmi les acteurs du terrain, mais dont le développement reste encore trop limité (https://telemedaction.org/432098221/453327732).
Quels profils pour les accompagnants de la téléconsultation ?
Les travaux préparatoires aux Assises avaient identifié que, dans le cas de téléconsultations assistées, certains professionnels, notamment les infirmiers libéraux, déploraient des temps d'attente très longs à côté du patient à cause des retards du médecin consultant à distance, ce qui remettait en question la pertinence et la rentabilité d'une telle organisation. Par ailleurs, la grande majorité des professionnels de santé représentés dans cet atelier, et pas seulement les infirmiers ou les pharmaciens d'officine, se disent capables d'assister une téléconsultation, notamment avec des objets connectés simples, après une formation appropriée.
Le cas des Ehpads.
Les travaux ont insisté sur la nécessité d'explorer des modèles organisationnels allégés et flexibles pour la téléconsultation assistée chez les résidents d'Ehpads, particulièrement lorsque la présence médicale est insuffisante, mais où le personnel infirmier et aide-soignant est en lien étroit avec les résidents.
Le rôle des infirmiers et des pharmaciens.
L'atelier a examiné comment mieux développer le rôle des infirmiers et des pharmaciens dans l'accompagnement des patients vers la téléconsultation assistée, et identifier les obstacles restant à surmonter pour intégrer pleinement cette pratique dans le parcours de soins primaires et spécialisés, notamment au sein des établissements médico-sociaux.
Le contexte breton.
La Bretagne dispose d'expérimentations en cours, notamment un projet de création d'un dispositif de téléconsultation assistée de proximité en médecine générale, appuyé sur des points d'accès avec assistance paramédicale, projet porté par l'URPS Médecins Libéraux, l'URPS Infirmiers et l'URPS Pharmaciens de Bretagne.
Les freins identifiés
Les modèles de téléconsultation assistée souffrent de difficultés de passage à l'échelle à cause d'une information insuffisante, une demande trop faible, et des complexités technologiques et organisationnelles qui rendent pour l'heure un soutien financier des ARS, indispensable à la survie de ces organisations.
COMMENTAIRES. La téléconsultation assistée avait besoin d'un atelier qui lui soit entièrement consacré. Un des points saillants de cet atelier est d'élargir l'assistance du patient, lors d'une téléconsultation, aux professionnels de santé autres que l'infirmier et le pharmacien déjà autorisés, c'est à dire à tout professionnel de santé intéressé et qui aurait préalablement reçu une formation préalable, comme le prévoie d'ailleurs l'article R.6316-1, 1er paragraphe, du CSP lequel précise qu'"un professionnel de santé peut être présent auprès du patient et, le cas échéant, assister le professionnel médical au cours de la téléconsultation". Il peut s'agir d'un auxiliaire médical (infirmier, orthoptiste, orthophoniste, masseur-kinésithérapeute, etc.) voire même d'un professionnel paramédical, comme un aide-soignant, qui travaille en équipe avec les infirmiers. La téléconsultation assistée dans les Ehpads était une priorité dans le programme national de télémédecine de 2011 (https://telemedaction.org/437100423/452925167). Portée par les ARS, elle n'est pas parvenu à s'imposer pour des problèmes d'organisation et de financement internes des Ehpads. Elle fait toujours l'objet d'un accompagnement financier par les ARS, bien que certains modèles organisationnels (https://telemedaction.org/les-objectifs-des-assises/tlm-et-personnes-g-e) aient démontré leur efficience, comme la Clinique mobile de télémédecine, expérimentation article 51, qui a parfaitement réussi sur le plan clinique avec une réduction de 20% des hospitalisations (https://telemedaction.org/422016875/ehpad-et-t-l-consultation).
Occitanie (Carcassonne, 14/10/2025) : La question posée aux participants à l'atelier était la suivante : Quel lien la téléconsultation doit-elle avoir avec les territoires ? » Les organisateurs de l'atelier ont choisi de traiter cette question dans trois sous-thématiques : le parcours du patient, les soins non programmés, et la territorialité des pratiques.
Intégrer la téléconsultation dans les parcours de proximité du patient.
Les participants ont évoqué la nécessité d'adopter une approche qui intègre la télémédecine dans les parcours de proximité, en lien avec les organisations territoriales coordonnées, comme les CPTS (Communauté professionnelle territoriale de santé) et les MSP (Maisons de Santé Pluridisciplinaires). Cela implique de penser l'organisation des soins avant de choisir les outils technologiques et de favoriser la coconstruction des parcours de proximité avec les usagers.
Les structures d'exercice coordonné des soins comme le SAS (service d'accès aux soins), les MSP, les CDS (centres de santé), les CPTS et les ESS (équipes de soins spécialisés) disposent des capacités d'identifier les besoins et pourraient ainsi servir de relais précieux pour qu'une demande et une offre de soins à distance puissent se rencontrer, sous réserve du strict respect de la réglementation et des règles conventionnelles en vigueur.
L'ancrage territorial des pratiques distanciels.
L'ancrage territorial concentre les principaux points de tension autour de la téléconsultation, entre, d'un côté, la crainte d'une financiarisation de la santé et d'un parcours patient déstructuré, notamment par les Sociétés de téléconsultation (STC) et, de l'autre, la critique de règles trop rigides perçues comme un frein à l'innovation organisationnelle.
Pour une partie des syndicats de professionnels de santé libéraux, les plateformes des STC, en cherchant à maximiser leurs revenus, pourraient détériorer le parcours de soins des patients en privilégiant des consultations rapides et standardisées au détriment d'une prise en charge personnalisée et continue. À l'inverse, les STC plaident pour davantage de flexibilité des règles afin de mieux répondre aux besoins des populations isolées.
La règle des 20% en débat.
Les STC et un certain nombre de professionnels libéraux considèrent que l'existence du seuil de 20 % de téléconsultations par rapport à l'activité médicale globale constitue un frein au développement de cette pratique distancielle. A l'inverse, les syndicats médicaux défendent ce seuil au motif de la nécessité de conserver une pratique clinique et d'encourager l'installation en cabinet.
La voix des usagers.
France Assos Santé a insisté sur la nécessité de diagnostiquer précisément les besoins de santé des territoires et de planifier la réponse en conséquence avec tous les acteurs, dont les usagers. Cette planification doit tenir compte des réalités locales : vieillissement, précarité, démographie médicale, éloignement géographique. Les usagers ont porté le message d'une télémédecine en général, d'une téléconsultation en particulier, au service de parcours de santé rénovés, et non d'actes isolés, en rappelant que les outils technologiques ne doivent pas primer sur l'organisation des soins.
Les soins non-programmés et le rôle du SAS.
L'atelier s'est interrogé également sur la place actuelle et à venir du Service d'Accès aux Soins (SAS) comme levier d'orientation vers la téléconsultation ou la consultation présentielle. La réponse aux besoins de soins non programmés ainsi que le rôle du SAS semblent pouvoir être facilitateurs de l'intégration territoriale de la téléconsultation.
Des constats partagés sur la nécessaire qualité de la téléconsultation et des risques de dérives
La pertinence et la qualité des soins à distance demeurent au cœur des préoccupations des acteurs du terrain. Par exemple, des données montrent une tendance préoccupante à la sur-prescription d'antibiotiques dans le cadre des téléconsultations réalisées via des plateformes des STC, avec des taux atteignant 9,6 % (contre 7 % chez les médecins libéraux), et des variations pouvant aller jusqu'à 18 % selon les structures. Cette tendance n'est pas confirmée dans les études de la littérature qui montrent plutôt l'inverse, la téléconsultation entraînant moins de prescriptions. Les syndicats de pharmaciens rapportent que certaines ordonnances issues de téléconsultations présentent régulièrement des incohérences au regard du diagnostic ou du profil du patient, avec des difficultés à entrer en contact avec le médecin prescripteur.
COMMENTAIRES. Cet atelier a eu le mérite d'organiser des échanges entre les représentants de la médecine libérale et ceux des STC sur la téléconsultation ponctuelle, aujourd'hui encadrée par la LFSS2023. Comme nous le verrons plus loin, la ministre de la Santé a pris en compte les oppositions à ce quota de 20% en excluant les téléconsultations assistées et en prenant en compte la demande des médecins généralistes retraités de participer à l'activité des STC. L'argument principal des médecins libéraux est d'encourager les plus jeunes à s'installer en cabinet. On peut les comprendre. Le quota français de 20% est unique en Europe alors que plusieurs pays européens ont des taux de téléconsultation en médecine générale qui sont proches de 30%, sans que le problème soulevé par les syndicats français semble exister dans ces pays. De plus, certaines spécialités, comme la psychiatrie, ont besoin d'être autorisées à dépasser ce quota (https://telemedaction.org/445927157/tlm-post-covid19).
Les téléconsultations trop rapides peuvent être considérées comme des pratiques déviantes, alors que dans la littérature scientifiques plusieurs études montrent que le temps de téléconsultation est souvent comparable à celui des consultations en présentiel (https://telemedaction.org/422885857/telemedecine-66?t=1774195781452). Cette trop grande rapidité se fait au détriment de l'interrogatoire, alors que le médecin des STC devrait consacrer du temps à l'anamnèse du patient puisqu'il ne le connait pas. Avec un interrogatoire structuré en Visio, les études internationales ont montré qu'il y avait une concordance diagnostique et thérapeutique entre la téléconsultation et la consultation présentielle (https://telemedaction.org/422885857/t-l-m-decine-61?t=1774195417820). Cette pratique déviante pourrait ainsi expliquer la sur-prescription d'antibiotiques, ce qui n'est pas retrouvée dans les études de la littérature dont certaines soulignent même une prescription plus faible en téléconsultation.(https://telemedaction.org/422885857/t-l-m-decine-78bi). Une formation DPC devrait pouvoir corriger ces pratiques déviantes.
Nouvelle-Aquitaine (Bordeaux, 12/11/2025) : Depuis janvier 2022, plus d'1,5 millions d'actes de téléexpertise ont été facturés à l'Assurance maladie, dont 1 million d'actes réalisés par des requérants, et parmi ceux-ci, 89 % l'ont été par des médecins généralistes. Les spécialités les plus sollicitées sont la dermatologie, la cardiologie et la radiologie. Une dynamique très hétérogène est relevée sur le territoire néo-aquitain : si elle est établie dans les Landes, les Deux-Sèvres ou la Vienne, certains départements tels que la Corrèze, la Creuse ou le Lot-et-Garonne sont peu utilisateurs de la téléexpertise.
Le résultat de l'enquête régionale en ligne : 58 réponses complètes sur 528 destinataires (taux de retour de 11 %), dont plus de la moitié émanaient de professionnels de santé en exercice libéral. Les grandes tendances étaient les suivantes : 1) 43 % des répondants jugent la téléexpertise comme une pratique importante et utile, un outil quotidien complémentaire à la pratique clinique qui structure le parcours de soins, 2) 34 % la voient comme un levier d'accès, permettant de réduire les inégalités territoriales, d'accélérer l'accès à un avis spécialisé et d'améliorer la coordination ville-hôpital, 3) 17 % souhaitent davantage de soutien organisationnel et technique pour faciliter l'intégration et la valorisation de la téléexpertise dans leur pratique.
Sur les freins, des obstacles techniques, organisationnels et financiers sont majoritairement cités, notamment l'absence de protocoles clairs ou de temps dédié, qui freine encore l'intégration de cette pratique dans le quotidien médical.
Retours d'expériences : 1) Le rôle structurant des réseaux de professionnels et la nécessité d'une formation adaptée pour les nouveaux praticiens. 2) L'importance de décrire les avantages pour les usagers : accès à une expertise, diminution de l'errance diagnostique et des déplacements, particulièrement pour les patients en perte d'autonomie ou en situation de renoncement aux soins. 3) L'obligation du recueil du consentement et d'une information claire du patient dans le suivi de son parcours.
Les freins rencontrés : l'absence de coordination sur certains territoires, le manque de lisibilité de l'offre, et l'importance d'avoir un annuaire d'experts ainsi que des plages dédiées dans l'organisation des plannings.
COMMENTAIRES. La téléexpertise, telle qu'elle est aujourd'hui appliquée en France depuis le décret du 3 juin 2021, est une pratique distancielle en plein développement avec plus de 1,5 millions d'actes remboursés par l'Assurance maladie depuis la fin de la pandémie. Pourtant, comme le révèle l'enquête réalisée en Nouvelle Aquitaine avant l'atelier, la dynamique reste très hétérogène. C'est certainement la pratique distancielle la plus consensuelle chez les médecins généralistes et spécialistes. Elle structure les parcours de soins en renforçant la coordination et la continuité des soins. Adoptée par de nombreux établissements de santé français, publics et privés, elle améliore indiscutablement la coordination entre la médecine de ville et l'hôpital.
L'information préalable et le recueil d'un consentement éclairé des patients qui en bénéficient sont essentiels, car le patient est souvent confronté à un choix entre maintenir une consultation présentielle avec le spécialiste dont le délai peut être trop long pour le médecin traitant, et confier à ce dernier le soin de recueillir un avis diagnostic ou thérapeutique auprès du médecin spécialiste.
L'avis donné par le médecin expert engage sa responsabilité. Il doit pouvoir justifier que son avis repose la complétude des données personnelles fournies par le requérant. La téléexpertise à l'initiative d'un auxiliaire médical est différente de celle entre deux médecins. Certains auxiliaires médicaux (infirmiers, masseurs-kinésithérapeutes, pédicures-podologues, etc.) disposent d'une autonomie relative dans certains actes (prescription, diagnostic, soins) et lorsqu'ils sollicitent l'avis d'un expert médical, celui-ci peut être amené à modifier un traitement par prescription. C'est par exemple le cas dans les plaies chroniques complexes avec retard de cicatrisation. Le médecin expert, sur la base de données cliniques et d'imagerie transmises, peut considérer qu'il n'a pas besoin de voir le patient en consultation présentielle pour faire une prescription.
Normandie (14 /11/ 2025). Le thème sur la filière visuelle et auditive était très attendu des professionnels concernés, les organisateurs des Assises ayant voulu faire avancer la réflexion sur cette question, notamment sur la filière visuelle 5 ans après la publication du rapport Igas. (https://www.igas.gouv.fr/La-filiere-visuelle-modes-d-exercice-pratiques-professionnelles-et-formation)
Pour la filière visuelle, le public de cet atelier était composé à parts égales d'ophtalmologistes, d'orthoptistes et d'opticiens. Pourtant, 95 % des interventions ont concerné les deux premières catégories. Une douzaine de protocoles et retours d'expérience normands ont été présentés, comme les protocoles Muraine, RNO et RNM. La dynamique décrite reposait sur une coopération ophtalmologiste–orthoptiste via la télémédecine : les orthoptistes réalisent les examens à distance et rédigent des ordonnances sous supervision à distance des ophtalmologistes. La question de la formation a été centrale. Les ophtalmologistes ont estimé qu'il y avait suffisamment d'orthoptistes pour assister les ophtalmologistes (650 formés chaque année), et ont considéré que les opticiens avaient une formation essentiellement technico-commerciale, sans background médical, ni expérience hospitalière, ce qui devait les exclure à leurs yeux de tout rôle dans cette filière de soins visuels. Pour les opticiens présents, cet atelier a été vécu comme un rendez-vous manqué : sur trois heures de discussions, un seul opticien a pu témoigner pendant moins de dix minutes, pour présenter son expérimentation en EHPAD sur cinq ans.
Pour la filière auditive, le CNP ORL a présenté un protocole dérogatoire impliquant les audioprothésistes dans la filière des soins auditifs. Deux trajectoires sont prévues selon l'accès ou non du patient à un médecin généraliste. Si le patient y a accès, le généraliste réalise l'examen ORL (dont l'otoscopie), rédige la lettre d'adressage pour le médecin habilité à la primo-prescription et prescrit un bilan auditif. En cas d'anomalie nécessitant une prise en charge spécialisée, le patient est exclu de l'expérimentation et orienté d'emblée vers un ORL. Dans le cas contraire, le généraliste l'adresse à un audioprothésiste en présentiel. Si le patient n'a pas accès à un médecin généraliste, il se rend directement chez l'audioprothésiste.
L'audioprothésiste réalise alors un bilan complet comprenant un audiogramme tonal (conduction aérienne et osseuse), un audiogramme vocal dans le silence ou dans le bruit, des clichés des tympans du patient, et recueille l'auto-questionnaire complété par le patient. Le patient est ensuite orienté vers un médecin habilité à la primo-prescription participant à l'expérimentation, pour une télé-expertise ou une téléconsultation dans un délai d'un mois. Selon la conclusion de cette télé-expertise, trois issues sont possibles : 1) si l'appareillage est justifié, le médecin habilité procède à la prescription et la remet au patient avec les résultats de l'audiogramme réalisé par l'audioprothésiste. Le patient se rend ensuite au centre de son choix pour l'appareillage, l'audioprothésiste devant communiquer au prescripteur le compte-rendu d'adaptation et des séances de suivi, 2) si les éléments transmis ne permettent pas la télé-expertise, le médecin établit une note exposant les limites rencontrées et reçoit le patient en présentiel ou l'adresse à un ORL dans un délai de 3 mois, 3) si l'appareillage n'est pas justifié, le patient en est simplement informé.
COMMENTAIRES. Si cet atelier, censé engager une réflexion sur l'amélioration des filières de santé visuelle et auditive, a débouché sur la présentation, par le CNP d'ORL, d'un protocole organisationnel d'un parcours intégrant l'audioprothésiste avec l'aide de la téléexpertise, ce ne fut pas le cas pour les représentants médicaux et orthoptistes de la filière visuelle qui estiment que leur volonté de réduire les délais de consultation porte désormais ses fruits grâce à cette collaboration aidée de l'orthoptiste, amplifiée par le décret de 2023. Ils excluent ainsi les opticiens de la filière de soins visuels, estimant que leur formation n'est pas médicale, mais technico-commerciale.
Pourtant les opticiens font partie des professions d'auxiliaire médical inscrites au Code de la santé publique et autorisés à pratiquer la téléexpertise en réfraction depuis le décret du 3 juin 2021. Les ophtalmologistes qui acceptent de pratiquer la téléexpertise avec les opticiens pour des bilans de réfraction peuvent faire une prescription de lunettes s'ils estiment avoir reçu la complétude des données de santé visuelle qui leur permet cette prescription, laquelle engage leur responsabilité. L'art. R.4723-8 du CSP rappelle que "le médecin est libre de ses prescriptions qui seront celles qu'il estime les plus appropriées en la circonstance", et qu'il "doit tenir compte des avantages, des inconvénients et des conséquences des différentes investigations et thérapeutiques possibles".
Le rapport Igas de 2020 envisageait la participation des opticiens à la filière de soins visuels pour améliorer l'accès à la réfraction et réduire les délais d'attente (https://www.igas.gouv.fr/La-filiere-visuelle-modes-d-exercice-pratiques-professionnelles-et-formation). Ces propositions de l'Igas restent toujours d'actualité puisque les délais d'accès aux soins visuels pour la population française est toujours aussi long (2 mois et 3 semaines dans la récente enquête Ipsos/BVA commandée par la Fédération Hospitalière de France et rendue publique en mars 2026), contredisant ainsi les améliorations affirmées par la profession d'ophtalmologistes sur la base d'enquêtes CSA auprès des adhérents du syndicat représentatif, la dernière réalisée en 2024 montrant un délai médian de 19 jours pour un rendez-vous. L'enquête commandée par la FHF s'est réalisée auprès de la population générale, celle commandée par le SNOF, auprès des adhérents du syndicat. Les biais probables devraient être étudiés par un institut d'épidémiologie. Enfin, l'efficacité de ces filières auditives et visuelles constitue un véritable enjeu de santé publique, puisque l'altération des fonctions sensorielles avec l'âge est considérée aujourd'hui comme faisant partie des facteurs de risques du déclin cognitif, démontrés sur le plan scientifique. (https://telemedaction.org/les-objectifs-des-assises/d-mence-et-sant-visuelle).
Ile de France (14/11/2025). Le constat collectif a été celui d'un ralentissement du développement de la télémédecine après la phase d'accélération liée à la crise sanitaire du Covid. La télémédecine reste en deçà des potentialités qu'elle pourrait offrir pour améliorer l'accès aux soins. Plusieurs fragilités ont été identifiées : des pratiques hétérogènes, le recours à la téléconsultation par des professionnels parfois insuffisamment formés conduisant à l'émergence de pratiques hétérogènes en matière de qualité et de pertinence, contribuant également à entretenir une forme de méfiance au sein de l'écosystème, une offre peu lisible sur les territoires, l'organisation territoriale de l'offre de télémédecine demeure incomplète et souvent peu lisible, une fracture numérique qui limite parfois l'accès à la téléconsultation pour certains publics, freinant l'appropriation durable de la télémédecine par les professionnels comme par les patients.
Les trois axes thématiques abordés au cours de l'atelier :
La pertinence, examinée à travers quelques cas d'usage de la téléconsultation et de la téléexpertise. De nouvelles recommandations de la Haute Autorité de Santé (HAS) sur les cas d'usages de la télésanté (télémédecine et télésoin) pour les pathologies chroniques et la pertinence des prescriptions en téléconsultation sont prévues. Pour la téléexpertise, les sociétés savantes seront missionnées pour définir des standards communs visant à harmoniser les dossiers transmis aux médecins requis par les professionnels de santé requérants.
La qualité des pratiques avec la question centrale de la traçabilité et de la coordination. Il est prévu de rendre obligatoire la production d'un résumé de téléconsultation à destination du médecin traitant, afin de garantir la continuité des soins. Par ailleurs, un encadrement accru des lieux d'implantation des équipements de téléconsultation (bornes et télécabines) est envisagé, sur la base des recommandations de la HAS de 2024, avec une obligation de déclaration préalable aux ARS et une information aux CPAM et aux CPTS.
La formation des professionnels. C'est l'un des enjeux prioritaires qui est ressorti de cet atelier. Le développement des compétences des professionnels de santé en matière de télémédecine et de télé-sémiologie sera renforcé et mieux structuré grâce à un travail conduit en lien avec les universités, les Doyens et les sociétés savantes. Les enseignements en télésanté des étudiants, déjà existants, seront renforcés afin que tous les soignants soient formés aux bonnes pratiques de la télémédecine.
COMMENTAIRES. Nous avons déjà commenté sur ce site cet atelier très riche d'enseignements venant des acteurs du terrain (https://telemedaction.org/les-objectifs-des-assises/tc-pertinente)(https://telemedaction.org/les-objectifs-des-assises/tc-pertinente). La pertinence de la téléconsultation et de la téléexpertise a été débattue, ces actes engageant la responsabilité des professionnels de santé comme le rappelle le décret du 3 juin 2021. Si une téléconsultation pertinente est bien réalisée, notamment en Visio, elle n'est pas inférieure à une consultation en présentiel qui peut être évitée lorsque l'examen physique n'est pas nécessaire (https://telemedaction.org/422021881/consultations-pr-sentielles-vitables?t=1774257326117)((https://telemedaction.org/422021881/consultations-pr-sentielles-vitables-2?t=1774257410448). De même, une téléexpertise pertinente, comme celle rapportée par les ESS en cardiologie, permet d'éviter des consultations en présentiel si le cardiologue expert reçoit la complétude des données nécessaires à son expertise de la part du requérant (médecin, pharmacien, auxiliaire médical). Si le médecin requis estime, en pleine responsabilité de son acte, qu'il n'a pas besoin de voir le patient en consultation présentielle, on ne voit pas pourquoi il ne pourrait pas faire une prescription si celle-ci lui est demandée par le requérant. Il applique l'art. R.4327-8 du CSP.
Un hôpital comme l'APHP de Paris développe sa propre plateforme de téléexpertise pour mieux gérer les hospitalisations programmées et non programmées et le suivi des patients à leur sortie d'une hospitalisation. Les plateformes privées et publiques de téléexpertise se sont développées depuis la fin de la pandémie dans le respect du cadre réglementaire.
Le sujet de la pertinence d'un acte distanciel est extrêmement sensible chez les acteurs du terrain qui ont manifestement besoin d'être formés à ces pratiques et rassurés par une meilleure connaissance de la la loi et de la réglementation, ainsi que des bonnes pratiques recommandées par la HAS.
De nombreuses études scientifiques post-pandémiques ont rappelé l'importance d'une formation DPC des professionnels en activité qui veulent pratiquer des actes de télémédecine (https://telemedaction.org/les-objectifs-des-assises/formation-t-l-sant). Nous avions alerté l'ANDPC en 2023 pour qu'une EPP (évaluation des pratiques professionnelles) en télésanté soit proposée aux professionnels médicaux (https://telemedaction.org/422016875/epp-en-t-l-sant). La question d'une formation obligatoire en télésanté pour améliorer les pratiques est un sujet qui est débattu dans plusieurs pays depuis la fin de la pandémie.
Martinique, Guyane. Le thème de l'atelier était la téléconsultation en Outre-mer, avec un focus sur la Martinique et la Guyane. Les territoires ultramarins présentent des enjeux structurellement différents de la métropole, ce qui justifiait un atelier dédié :
Dans la France d'Outre-mer, le besoin de télémédecine est immense. Le coût financier de l'accès aux soins en outre-mer est très important pour l'Assurance Maladie, en partie à cause du coût exorbitant des EVASANs (évacuations sanitaires). La Guyane est le département d'outre-mer pionnier dans l'usage de la télémédecine, avec des expérimentations remontant à 2001, notamment pour télé-assister des infirmiers et sages-femmes dans des dispensaires éloignés dans la forêt amazonienne, dispensaires accessibles seulement par pirogue ou hélicoptère.
Des réalisations concrètes et pérennes existent déjà : la télédialyse en Martinique, Guadeloupe, Guyane, Polynésie, Nouvelle-Calédonie, Saint-Pierre et Miquelon, le télé-AVC en Guyane et Martinique, la téléradiologie entre Saint-Barthélémy et le CHU de Guadeloupe et la téléexpertise spécialisée entre établissements pour réguler les EVASANs.
Les problématiques propres aux DROM-COM qui alimentaient les travaux de cet atelier étaient notamment : la forte désertification médicale dans des zones parfois enclavées ou insulaires, le coût et la lourdeur logistique des évacuations sanitaires (EVASANs) que la télémédecine peut réduire, les inégalités d'accès aux spécialistes (neurologie, radiologie, ophtalmologie…), les contraintes de connectivité numérique dans certaines zones reculées, et la prévalence de pathologies chroniques spécifiques (diabète, maladies cardiovasculaires, dengue, arboviroses) nécessitant un suivi à distance.
COMMENTAIRES. La télémédecine doit répondre à un besoin d'amélioration de l'accès aux soins. Dans la France d'Outre-mer les besoins sont immenses et des expériences pionnières ont débuté dès le début des années 2000 en Guyane. Ce territoire très vaste fait face à des difficultés d’accès aux soins, notamment dans les zones isolées (fleuve, forêt amazonienne). Les pathologies parasitaires (paludisme, leishmaniose) et dermatologiques y sont fréquentes, et le manque de spécialistes est criant. En décembre 2001, une expérience pilote est menée avec une « valise de télémédecine », permettant des consultations à distance, en particulier le suivi des grossesses chez des femmes vivant dans les villages de la forêt amazonienne (Maripasoula, Saint-Georges, Antecum-Pata, etc.). Les résultats ont été jugés probants, ouvrant la voie à un déploiement plus large. En 2010, les 15 centres de soins du territoire guyanais sont connectés par satellite, permettant près de 500 téléconsultations ou télé-expertises au cours de cette année-là. La télé-expertise avec le Centre hospitalier de Cayenne (notamment en dermatologie et cardiologie) devient un outil clé pour rationaliser les évacuations sanitaires et améliorer la prise en charge. Ce modèle se développe ensuite dans les autres régions françaises ultra-marines. Comme l'a rappelé l'atelier, la télémédecine peut améliorer l'accès à des avis spécialisés lorsqu'il n'y a pas de spécialiste sur place. La télé-ophtalmologie à Mayotte depuis 2021 en est une application exemplaire (https://telemedaction.org/445927157/450646742).
23 mars 2026
La deuxième partie traitera dans le prochain billet de la feuille de route annoncée par la ministre de la Santé lors des clôtures des Assises le 26 janvier 2026.